dimanche 21 septembre 2008

L'Albigeois

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Encre de Dominique Landucci


L'Albigeois

Maître Jean-Jan Fau dit "l'Albigeois" qui avait épousé Jeanne Passebise était tailleur de pierre.

Ce jour-là, il avait refait un rampan de pignon de l'église Saint-Benoît qui avait été endommagé par un orage à l'automne. Puis il avait mis sa mailloche, son ciseau, sa râpe et son burin dans son sac et il avait quitté la ville dans le crépuscule pour rejoindre son logis.

Il habitait dans la campagne, près de Castres. On était la veille de Noël et dans chaque foyer on s'apprêtait à fêter la Nativité.

Jean-Jan s'était arrêté à l'étal du fournier pour acheter un nougat et quelques friandises. En le servant, la vieille Sérana lui avait dit :
— Faites attention aux loups, Maître Fau, on dit qu'avec le froid, ils descendent du plateau...
— Oh ! avait répondu l'Albigeois, les loups ne mangent pas les gens comme ça !
Et le tailleur de pierre avait pris la longue route qui conduit à Roquecourbe. Il fallait qu'il traversât ensuite la forêt. Puis il apercevrait les lumières du village. La neige recouvrait les champs. Il pensa aux notes de velours noir du hautbois qui animerait la veillée dans quelques heures. On danserait échauffés par le vin et les verres d'eau-de-vie. Les cheveux noirs de l'Albigeois bouclaient sur sa nuque.

S'appuyant sur son bâton, Maître Fau marchait dans la neige. La lune se levait à l'horizon. Dans les maisons, les familles se regroupaient autour du feu.

L'Albigeois pensa aux chevaux de feu qu'il voyait dans ses rêves. Il frissonna. Il était seul dans la nuit. Il remonta les pans de son manteau de roulier. A chaque pas, il s'enfonçait plus profondément dans la neige. Le vent glacé rôdait dans les buissons.

L'Albigeois longeait maintenant des peupliers, la tête inclinée, la main serrant son gros bâton.
Parfois, il croyait entendre le haubois, la musette ou le tambourin : les anges venaient tirer de leur sommeil les bergers pour leur annoncer l'évènement tant attendu : la naissance du Christ. Bientôt les cloches carillonneraient et l'on donnerait l'aubade à l'enfant.



A l'église, ils iraient déposer l'offrande aux pieds du nouveau-né. Avec Pierre, son fils, ils apporteraient des oiseaux, des châtaignes et des pommes. Ils trouveraient le Noëlet tout nu sur le sol à peine couvert de paille entre le bœuf et l'âne gris avec la Vierge à ses côtés. Saint-Joseph, le brave homme, avec des tampons de paille serait en train de boucher les fissures pour que le petit n'ait pas froid.

Pierre dirait goguenard :
— Père, c'est la maison des quatre vents !
Il ne ferait pas chaud dans l'église. Ils admireraient aussi les santons de la crêche. Lo Ravi qui ouvre des yeux ébahis, coiffé jusqu'aux oreilles d'un bonnet de coton à rayures ; le Rémouleur à la casquette de peau, en tablier de cuir noir qui actionne du pied la roue à pédale ; le Meunier enfariné avec son sac sur l'épaule ; l'ange Bouffarel aux joues bouffies de gloire ; le Caraque déprédateur, voleur et coureur de grand chemin ; le Chasseur avec son fusil tenant par les pattes le lièvre et qui porte dans sa gibecière les grives qu'il a tuées le matin même : le Pêcheur au bonnet rouge chaussé de bas de forçat et de sabots avec sa ligne au bout de laquelle se balance une truite aux écailles en papier d'argent ; le Mitron portant sa corbeille de fougasses et de pains ; le vieil Aveugle qui a des cheveux blancs et que guide un jeune enfant sur l'épaule duquel il s'appuie d'une main tandis que dans l'autre son bâton en bois d'olivier tête le terrain ; la Marchande de Poissons avec ses deux paniers aux bras apportant des rougets couchés sur un lit d'algue verte ; il y aurait aussi la Laitière coiffée de la coquette et brimbalant ses pots à lait, la Marchande de Vin à la peau dorée comme un abricot...

Toutes ces images du plaisir de Noël défilaient devant les yeux de Maître Fau. Pierre, cette année, pour la première fois, avait participé à la quête des compagnons de l'Aguilloné. C'est lui qui avait porté la lanterne tandis que Raymond et Fabrice poussaient l'âne où les jeunes gens chargeaient les victuailles tandis que Guillaume entamait un chant où il énumérait souhaits et demandes. Avec les dons, les compagnons feraient des pains bénits à l'anis et un magnifique réveillon.

* * *

L'Albigeois était plongé dans l'obscurité. La lune se cachait derrière de gros nuages noirs. Puis la neige, doucement, se mit à tomber. Quand le vent eût chassé les nuages, Maître Fau ne reconnut pas son chemin habituel. Certes, il était dans la forêt, mais il ne savait plus s'il avait tourné à droite ou à gauche du calvaire. Et la neige lui brouillait la vue. Il comprit qu'il s'était perdu.

Était-il loin du village ? Il grimaça un sourire :
« Mon Dieu, que c'est bête, et la nuit de Noël en plus ! »
Quand il vit l'étoile, il pensa qu'il était sauvé.

N'était-ce pas la nuit de la Nativité où les bergers aux vestes rouges en guêtres blanches et en sabots ronds entourés des femmes du village vont rendre visite au nouveau-né ?

Il fallait que l'Albigeois marchât vers le nord, inlassablement. Dans l'ombre mystérieuse, il entendit soudain comme une course feutrée. Quand il put allumer son briquet d'amadou, il aperçut une bande de loups. Le plus gros, le plus fort, était un loup gris qui se mit à hurler aussitôt à la mort.

L'Albigeois reprit son souffle et s'enfonçant jusqu'aux genoux se mit en demeure de suivre la direction que lui indiquait l'étoile. Tout en marchant, il se mit à parler à haute voix. Tant que l'homme est debout, disait-on au village, le loup ne l'attaque pas. Ah qu'elle était loin la maison chauffée par un grand feu de chênes, les visages de Jeanne et de Pierre qui étaient pour lui dans cette nuit froide tout son espoir !

Il se mit à chanter dans le vent. Il serrait fiévreusement le poing sur son bâton. Par moment, il trébuchait et croyait sentir le souffle des loups sur ses mollets. La présence sauvage se rapprochait.

Il hurlait :
« Qu'est-ce que vous croyez, Loups ? Vous allez voir ! »
Tout au fond de lui-même, le tailleur de pierre s'accrochait à l'espoir de vaincre la horde. Dans sa mémoire, il retrouvait le nom que donnaient les anciens au loup gris : “Le Loup rusé”.

Quand il se retournait et allumait son briquet d'amadou les loups se reculaient. Il criait : « Peuchère, les voilà ! » La neige tombait en fleurs d'amandier sur son visage. Il pensait à Jeanne, à ses dents blanches. Elle riait toujours en fermant les yeux... La terre échappait à Maître Fau. Le vent gémissait lugubrement dans les chênes. L'Albigeois entendait dans sa tête une douce musique. Ah s'il avait pu courir !




Dans un grand tourbillon blanc, le loup gris apparut sur le chemin en face de lui. Les doigts gelés de l'Albigeois faillirent lâcher le bâton. Il s'était arrêté et ressemblait à un arbre de la forêt. Les grands yeux ouverts, Maître Fau ne voyait que le loup gris. La lune éclairait la scène. Il fit tourner son bâton et hurla. Il ne savait plus ce qu'il disait. C'était un cri, plutôt. Un appel de l'homme dans ce qu'il a de plus primitif. Il parlait une langue de chaos, de brûlures, de violence. Il aurait pu saisir le loup avec ses dents. Il se sentait proche, de la mort, de la somptueuse flamme de ses ancêtres qui ne reculaient devant rien. Le cri qu'il poussait entrait un plus vif de sa chair. Il était un danseur de lumière, l'un des quatre vents du monde.

Il sortit de son sac, son ciseau et se râpe. Il s'adossa au rocher et regarda les grands arbres nus qui ployaient sous la neige.

Avec la râpe, il tapa sur son ciseau. Et les loups, autour de lui, le poil hérissé, établirent un cercle d'échines sombres et d'yeux luisants. Il fallait qu'il parlât et dansât jusqu'au matin. Il pensa aux hommes d'autrefois, aux anciens : le cri de ces hommes montait dans sa poitrine.

Le premier avait commencé à marcher en grognant.

Plus tard, c'était un homme jeune qui avait volé le feu à la foudre.

Puis un autre encore avait taillé du silex.

Puis le quatrième avait peint les murs de sa grotte, cette mémoire vivante de l'humanité. Maître Fau était comme au bord d'une fenêtre. Il dansait. Il tapait sur son ciseau avec la râpe. Il gémissait, virevoltait. Il n'était pas isolé du monde dans ce désert de neige. Même seul, il était multiple. Il aurait pu chevaucher un cheval noir, écrire un poème, allumer dans le ciel une étoile. Chaque fois qu'il gonflait sa poitrine, le loup gris tournait sur lui-même. Il parla jusqu'à l'épuisement. Il raconta tout ce qu'il savait, son enfance sur le plateau, son mariage avec Jeanne, la naissance de Pierre, son métier de tailleur de pierre.

* * *

Il avait une voix racailleuse qu'il adoucissait.
« Rester debout, se disait-il, seule position acceptable, seule position qui nous a fait hommes et qui nous sauvera... »
Par moment, l'Albigeois en tapant sur son ciseau poussait un cri lugubre. Les loups ne le quittaient pas des yeux. Seul, le loup gris, s'avançait et hurlait. A une minute de grande absence, Maître Fau faillit s'endormir. Mais l'idée même du sommeil s'échappa de sa tête.

Alors il se remit à danser et à parler dans le cercle des loups tout en tapant de ses doigts gourds avec sa râpe sur son ciseau. Sans arrêt. Enfin, l'aube se leva.

Les loups déguerpirent.



Et, derrière l'Albigeois épuisé, sans bruit, un souffle de vent passa qui ressemblait à une ombre...




in Contes occitans
Jean-Pierre Védrines
C. Latour, 1997 (Colporteur)


4 commentaires:

Alain a dit…

un rampan de pignon avec un petit rosé bien frais ! waow ! mieux qu'un tailleur de pierre dans la neige !

elbereth a dit…

Bah, sauf que les loups, ça attaque pas comme ça, sans raison ! Et si jamais ils ont une raison (à savoir, la faim), c'est pas une rape à fromage qui devrait les déranger !
Non mais...
C'est gentil, un loup.
D'abord...

Iyhel a dit…

Oui un loup, c'est comme un ogre, gentil, mais parfois ça a faim.

Ah, c'est quand même autre chose ce joli conte que les énucléations oculaires !

elbereth a dit…

Certes, un ogre, comme un loup, peut avoir faim ; dans ce cas, il suffit juste de savoir les mater... Et après, de vrais agneaux, qu'ils deviennent. Ah si si !

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