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dimanche 21 mars 2010

Retour des petits poèmes dominicaux

Gustav Klimt - Le baiser
Gustav Klimt - Le Baiser - 1906


La croix pour l'ombre

Les gens heureux n'ont pas d'histoire
C'est du moins ce que l'on prétend
Le blé que l'on jette au blutoir
Les bœufs qu'on mène à l'abattoir
Ne peuvent pas en dire autant
Les gens heureux n'ont pas d'histoire

C'est le bonheur des meurtriers
Que les morts jamais ne dérangent
Il y a fort à parier
Qu'on ne les entend pas crier
Ils dorment en riant aux anges
C'est le bonheur des meurtriers

Amour est bonheur d'autre sorte
Il tremble l'hiver et l'été
Toujours la main dans une porte
Le cœur comme une feuille morte
Et les lèvres ensanglantées
Amour est bonheur d'autre sorte

Aimer à perdre la raison
Aimer à n'en savoir que dire
A n'avoir que toi d'horizon
Et ne connaître de saison
Que par la douleur du partir
Aimer à perdre la raison

Ah c'est toujours toi que l'on blesse
C'est toujours ton miroir brisé
Mon pauvre bonheur ma faiblesse
Toi qu'on insulte et qu'on délaisse
Dans toute chair martyrisée
Ah c'est toujours toi que l'on blesse

La faim la fatigue et le froid
Toutes les misères du monde
C'est par mon amour que j'y crois
En elle je porte ma croix
Et de leur nuit ma nuit se fonde
La faim la fatigue et le froid

Louis Aragon, le Fou d'Elsa, 1963

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dimanche 21 juin 2009

L'été...



L'Été - Giuseppe Arcimboldo (1526-1593)

Les fourriers d'Été sont venus

Les fourriers d'Été sont venus
Pour appareiller son logis,
Et ont fait tendre ses tapis,
De fleurs et verdure tissus.

En étendant tapis velus,
De vert herbe par le pays,
Les fourriers d'Été sont venus
Pour appareiller son logis.

Coeurs d'ennui piéça morfondus,
Dieu merci, sont sains et jolis ;
Allez-vous-en, prenez pays,
Hiver, vous ne demeurez plus ;
Les fourriers d'Été sont venus.

Charles d'Orléans, Rondeaux

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dimanche 31 mai 2009

Colloque sentimental


Brume du soir dans le parc de Versailles


Colloque sentimental

Dans le vieux parc solitaire et glacé,
Deux formes ont tout à l'heure passé.

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l'on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé,
Deux spectres ont évoqué le passé.

— Te souvient-il de notre extase ancienne ?
— Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne ?

— Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom ?
Toujours vois-tu mon âme en rêve ? — Non.

— Ah ! les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches ! — C'est possible.

— Qu'il était bleu, le ciel, et grand, l'espoir !
— L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.

Paul Verlaine, Fêtes galantes

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dimanche 24 mai 2009

Le cancre


Prévert par Doisneau
Prévert par Doisneau

Le cancre

Il dit non avec la tête
Mais il dit oui avec le coeur
Il dit oui à ce qu'il aime
Il dit non au professeur
Il est debout
On le questionne
Et tous les problèmes sont posés
Soudain le fou rire le prend
Et il efface tout
Les chiffres et les mots
Les dates et les noms
Les phrases et les pièges
Et malgré les menaces du maître
Sous les huées des enfants prodiges
Avec des craies de toutes les couleurs
Sur le tableau noir du malheur
Il dessine le visage du bonheur.

Jacques Prévert, Paroles
© Éditions Gallimard

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dimanche 10 mai 2009

Il n'y a pas d'amour heureux


Tombeau des amants de Teruel
Tombeau des amants de Teruel - Teruel, église San Pedro

Il n'y a pas d'amour heureux

Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
         Il n'y a pas d'amour heureux

Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu'on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu'on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
         Il n'y a pas d'amour heureux
Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j'ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
         Il n'y a pas d'amour heureux

Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l'unisson
Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare
         Il n'y a pas d'amour heureux

Il n'y a pas d'amour qui ne soit à douleur
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit meurtri
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l'amour de la patrie
Il n'y a pas d'amour qui ne vive de pleurs
         Il n'y a pas d'amour heureux
         Mais c'est notre amour à tous les deux


Louis Aragon, La diane Française, Seghers 1946

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dimanche 3 mai 2009

Le bon conseil de Victor



Dessin de Quentin Blake

Bon conseil aux amants

L'amour fut de tout temps un bien rude Ananké.
Si l'on ne veut pas être à la porte flanqué,
Dès qu'on aime une belle, on s'observe, on se scrute ;
On met le naturel de côté ; bête brute,
On se fait ange ; on est le nain Micromégas ;
Surtout on ne fait point chez elle de dégâts ;
On se tait, on attend, jamais on ne s'ennuie,
On trouve bon le givre et la bise et la pluie,
On n'a ni faim, ni soif, on est de droit transi ;
Un coup de dent de trop vous perd. Oyez ceci :

Un brave ogre des bois, natif de Moscovie,
Était fort amoureux d’une fée, et l’envie
Qu’il avait d’épouser cette dame s’accrut
Au point de rendre fou ce pauvre cœur tout brut.
L’ogre, un beau jour d’hiver, peigne sa peau velue,
Se présente au palais de la fée, et salue,
Et s’annonce à l’huissier comme prince Ogrouski.
La fée avait un fils, on ne sait pas de qui.
Elle était ce jour-là sortie, et, quant au mioche,
Bel enfant blond nourri de crème et de brioche,
Don fait par quelque Ulysse à cette Calypso,
Il était sous la porte et jouait au cerceau.
On laissa l’ogre et lui tout seuls dans l’antichambre.
Comment passer le temps quant il neige en décembre,
Et quand on n’a personne avec qui dire un mot ?
L’ogre se mit alors à croquer le marmot.
C’est très simple ; pourtant c’est aller un peu vite,
Même lorsqu’on est ogre et qu’on est Moscovite,
Que de gober ainsi les mioches du prochain.
Le bâillement d’un ogre est frère de la faim.
Quand la dame rentra, plus d’enfant. On s’informe ;
La fée avise l’ogre avec sa bouche énorme :
— As-tu vu, cria-t-elle, un bel enfant que j’ai ?
Le bon ogre naïf lui dit : « Je l’ai mangé. »

Or, c'était maladroit. Vous qui cherchez à plaire,
Jugez ce que devint l'ogre devant la mère
Furieuse qu'il eût soupé de son dauphin.
Que l'exemple vous serve ; aimez, mais soyez fin ;
Adorez votre belle, et soyez plein d'astuce ;
N'allez pas lui manger, comme cet ogre russe,
Son enfant, ou marcher sur la patte à son chien.


Victor Hugo, Toute la lyre - 1861

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dimanche 26 avril 2009

Elle flotte encore...


Weeki Wachee Spring - Toni Frissell, 1947
Weeki Wachee Spring - Toni Frissell, 1947

Ophélie

I
Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles...
— On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir,
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d'où s'échappe un petit frisson d'aile :
— Un chant mystérieux tombe des astres d'or.
II
Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
— C'est que les vents tombant des grand monts de Norvège
T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté ;

C'est qu'un souffle, tordant ta grande chevelure,
À ton esprit rêveur portait d'étranges bruits ;
Que ton coeur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits ;

C'est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux ;
C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux !

Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
— Et l'Infini terrible effara ton œil bleu !
III
— Et le Poète dit qu'aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;
Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.


Arthur Rimbaud
in Poésies, 15 mai 1870

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dimanche 5 avril 2009

...sur un petit air...




L'accordéoniste

La fille de joie est belle
Au coin d'la rue là-bas
Elle a une clientèle
Qui lui remplit son bas
Quand son boulot s'achève
Elle s'en va à son tour
Chercher un peu de rêve
Dans un bal du faubourg
Son homme est un artiste
C'est un drôle de petit gars
Un accordéoniste
Qui sait jouer la java
Elle écoute la java
Mais elle ne la danse pas
Elle ne regarde même pas la piste
Et ses yeux amoureux
Suivent le jeu nerveux
Et les doigts secs et longs de l'artiste
Ça lui rentre dans la peau
Par le bas, par le haut
Elle a envie de chanter
C'est physique
Tout son être est tendu
Son souffle est suspendu
C'est une vraie tordue de la musique

La fille de joie est triste
Au coin de la rue là-bas
Son accordéoniste
Il est parti soldat
Quand y reviendra de la guerre
Ils prendront une maison
Elle sera la caissière
Et lui, sera le patron
Que la vie sera belle
Ils seront de vrais pachas
Et tous les soirs pour elle
Il jouera la java

Elle écoute la java
Qu'elle fredonne tout bas
Elle revoit son accordéoniste
Et ses yeux amoureux
Suivent le jeu nerveux
Et les doigts secs et longs de l'artiste
Ça lui rentre dans la peau
Par le bas, par le haut
Elle a envie de chanter
C'est physique
Tout son être est tendu
Son souffle est suspendu
C'est une vraie tordue de la musique

La fille de joie est seule
Au coin de la rue là-bas
Les filles qui font la gueule
Les hommes n'en veulent pas
Et tant pis si elle crève
Son homme ne reviendra plus
Adieux tous les beaux rêves
Sa vie, elle est foutue
Pourtant ses jambes tristes
L'emmènent au boui-boui
Où y a un autre artiste
Qui joue toute la nuit

Elle écoute la java...
... elle entend la java
... elle a fermé les yeux
... et les doigts secs et nerveux ...
Ça lui rentre dans la peau
Par le bas, par le haut
Elle a envie de gueuler
C'est physique
Alors pour oublier
Elle s'est mise à danser, à tourner
Au son de la musique...

...
ARRÊTEZ !
Arrêtez la musique ! ...


Paroles : Michel Emer - Interprétation : Édith Piaf
© S.E.M.I., 1942


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dimanche 29 mars 2009

Parfum exotique



Parfum exotique


Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne,
Je respire l'odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone;

Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l'oeil par sa franchise étonne.

Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine,

Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l'air et m'enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.


Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal


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vendredi 20 mars 2009

Le printemps est de retour...



Giuseppe Arcimboldo (1526-1593) - L'Hiver, 1563 - Musée du Louvre


Rondeau de printemps

Le temps a laissié son manteau
De vent, de froidure et de pluye,
Et s'est vestu de brouderie,
De soleil luyant, cler et beau.

Il n'y a beste, ne oyseau,
Qu'en son jargon ne chante ou crie :
Le temps a laissié son manteau !

Riviere, fontaine et ruisseau
Portent, en livree jolie,
Gouttes d'argent, d'orfaverie,
Chascun s'abille de nouveau :
Le temps a laissié son manteau !
Le temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie,
Et s'est vêtu de broderies,
De soleil luisant, clair et beau.

Il n'y a bête ni oiseau
Qu'en son jargon ne chante ou crie :
Le temps a laissé son manteau !

Rivière, fontaine et ruisseau
Portent, en livrée jolie,
Gouttes d'argent, d'orfèvrerie,
Chacun s'habille de nouveau :
Le temps a laissé son manteau.


Rondeaux, Charles d'Orléans (1394-1465)


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dimanche 8 mars 2009

Le poème des Poèmes...


Marc Chagall - Le Cantique des Cantiques I, 1960
Marc Chagall - Le Cantique des Cantiques I, 1960
Huile sur papier, marouflé sur toile

Que tu es belle, mon amie, que tu es belle!
Tes yeux sont des colombes, derrière ton voile.
Tes cheveux sont comme un troupeau de chèvres,
Suspendues aux flancs de la montagne de Galaad.

Tes dents sont comme un troupeau de brebis tondues,
Qui remontent de l'abreuvoir;
Toutes portent des jumeaux,
Aucune d'elles n'est stérile.

Tes lèvres sont comme un fil cramoisi,
Et ta bouche est charmante;
Ta joue est comme une moitié de grenade,
Derrière ton voile.
Ton cou est comme la tour de David,
Bâtie pour être un arsenal;
Mille boucliers y sont suspendus,
Tous les boucliers des héros.

Tes deux seins sont comme deux faons,
Comme les jumeaux d'une gazelle,
Qui paissent au milieu des lis.

Avant que le jour se rafraîchisse,
Et que les ombres fuient,
J'irai à la montagne de la myrrhe
Et à la colline de l'encens.

Tu es toute belle, mon amie,
Et il n'y a point en toi de défaut.

Viens avec moi du Liban, ma fiancée,
Viens avec moi du Liban!
Regarde du sommet de l'Amana,
Du sommet du Senir et de l'Hermon,
Des tanières des lions,
Des montagnes des léopards.

Marc Chagall - Le Cantique des Cantiques II, 1957
Marc Chagall - Le Cantique des Cantiques II, 1957
Huile sur papier, marouflé sur toile

Tu me ravis le coeur, ma soeur, ma fiancée,
Tu me ravis le coeur par l'un de tes regards,
Par l'un des colliers de ton cou.

Que de charmes dans ton amour, ma soeur, ma fiancée!
Comme ton amour vaut mieux que le vin,
Et combien tes parfums sont plus suaves que tous les aromates!

Tes lèvres distillent le miel, ma fiancée;
Il y a sous ta langue du miel et du lait,
Et l'odeur de tes vêtements est comme l'odeur du Liban.

Tu es un jardin fermé, ma soeur, ma fiancée,
Une source fermée, une fontaine scellée.

Tes jets forment un jardin, où sont des grenadiers,
Avec les fruits les plus excellents,
Les troënes avec le nard;

Le nard et le safran, le roseau aromatique et le cinnamome,
Avec tous les arbres qui donnent l'encens;
La myrrhe et l'aloès,
Avec tous les principaux aromates;

Une fontaine des jardins,
Une source d'eaux vives,
Des ruisseaux du Liban.

Lève-toi, aquilon! viens, autan!
Soufflez sur mon jardin, et que les parfums s'en exhalent!
- Que mon bien-aimé entre dans son jardin,
Et qu'il mange de ses fruits excellents!
-

Marc Chagall - Le Cantique des Cantiques III, 1960
Marc Chagall - Le Cantique des Cantiques III, 1960
Huile sur papier, marouflé sur toile



J'entre dans mon jardin, ma soeur, ma fiancée;
Je cueille ma myrrhe avec mes aromates,
Je mange mon rayon de miel avec mon miel,
Je bois mon vin avec mon lait...
- Mangez, amis, buvez, enivrez-vous d'amour! -

J'étais endormie, mais mon coeur veillait...
C'est la voix de mon bien-aimé, qui frappe:
- Ouvre-moi, ma soeur, mon amie, Ma colombe, ma parfaite!
Car ma tête est couverte de rosée,
Mes boucles sont pleines des gouttes de la nuit.
-

J'ai ôté ma tunique; comment la remettrais-je?
J'ai lavé mes pieds; comment les salirais-je?

Mon bien-aimé a passé la main par la fenêtre,
Et mes entrailles se sont émues pour lui.

Je me suis levée pour ouvrir à mon bien-aimé;
Et de mes mains a dégoutté la myrrhe,
De mes doigts, la myrrhe répandue
Sur la poignée du verrou.

J'ai ouvert à mon bien-aimé;
Mais mon bien-aimé s'en était allé, il avait disparu.
J'étais hors de moi, quand il me parlait.
Je l'ai cherché, et je ne l'ai point trouvé;
Je l'ai appelé, et il ne m'a point répondu.

Les gardes qui font la ronde dans la ville m'ont rencontrée;
Ils m'ont frappée, ils m'ont blessée;
Ils m'ont enlevé mon voile, les gardes des murs.

Je vous en conjure, filles de Jérusalem,
Si vous trouvez mon bien-aimé,
Que lui direz-vous?...
Que je suis malade d'amour.

Marc Chagall - Le Cantique des Cantiques IV, 1960
Marc Chagall - Le Cantique des Cantiques IV, 1960
Huile sur papier, marouflé sur toile

Qu'a ton bien-aimé de plus qu'un autre,
O la plus belle des femmes?
Qu'a ton bien-aimé de plus qu'un autre,
Pour que tu nous conjures ainsi?

Mon bien-aimé est blanc et vermeil;
Il se distingue entre dix mille.

Sa tête est de l'or pur;
Ses boucles sont flottantes,
Noires comme le corbeau.

Ses yeux sont comme des colombes au bord des ruisseaux,
Se baignant dans le lait,
Reposant au sein de l'abondance.

Ses joues sont comme un parterre d'aromates,
Une couche de plantes odorantes;
Ses lèvres sont des lis,
D'où découle la myrrhe.

Ses mains sont des anneaux d'or,
Garnis de chrysolithes;
Son corps est de l'ivoire poli,
Couvert de saphirs;

Ses jambes sont des colonnes de marbre blanc,
Posées sur des bases d'or pur.
Son aspect est comme le Liban,
Distingué comme les cèdres.

Son palais n'est que douceur,
Et toute sa personne est pleine de charme.
Tel est mon bien-aimé, tel est mon ami,
Filles de Jérusalem!


Cantique des cantiques - (Cantiques 4 et 5)

Marc Chagall - Le Cantique des Cantiques V, 1965-1966
Marc Chagall - Le Cantique des Cantiques V, 1965-1966
Huile sur papier, marouflé sur toile


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dimanche 22 février 2009

Ode au donneur de courage...


Choix cornélien pour cette « vraie » reprise des Petits poèmes dominicaux... J'avais sous le coude tout un tas de poèmes, mais au final, c'est Beaudelaire qui l'a emporté... pour son amour du vin...



Verre de vin de Gaillac


L'âme du vin

Un soir, l'âme du vin chantait dans les bouteilles :
« Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité,
Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,
Un chant plein de lumière et de fraternité !

Je sais combien il faut, sur la colline en flamme,
De peine, de sueur et de soleil cuisant
Pour engendrer ma vie et pour me donner l'âme ;
Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant,
Car j'éprouve une joie immense quand je tombe
Dans le gosier d’un homme usé par ses travaux,
Et sa chaude poitrine est une douce tombe
Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.

Entends-tu retentir les refrains des dimanches
Et l’espoir qui gazouille en mon sein palpitant ?
Les coudes sur la table et retroussant tes manches,
Tu me glorifieras et tu seras content ;

J’allumerai les yeux de ta femme ravie ;
A ton fils je rendrai sa force et ses couleurs
Et serai pour ce frêle athlète de la vie
L’huile qui raffermit les muscles des lutteurs.

En toi je tomberai, végétale ambroisie,
Grain précieux jeté par l’éternel Semeur,
Pour que de notre amour naisse la poésie
Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur ! »


Charles Beaudelaire

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samedi 14 février 2009

C'est l'histoire de la bête

.
Ronde pour mes chez chers petitous
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Ronde pour mes chers petitous

C'est la Bête du Gévaudan
Qui mange les petits enfants
Quand ils se tiennent mal à table
Comme des petits misérables,
Et s'ils font pipi dans leur lit
Comme Lulu, mais pas Titi,
Et s'ils n'écoutent pas grand-mère
Et s'en vont tripoter la terre
Salissant leurs petites mains
Dans tous les vases du jardin
Et s'ils font de grosses sottises
Et se tiennent mal à l'Église
S'ils tirent Mina par la peau
Par la queue ou par le museau
Si comme des petites scies
Ils agacent maman Lucie
Et s'ils font enrager Marthou
Et Zoé en bousculant tout
La Bête, avec sa grande bouche
Les gobera comme une mouche

Ronde pour mes chers petitous
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Mais s'ils sont mignons et gentils
Comme Lulu, comme Titi,
La Bête aussi sera gentille
Et leur donnera des pastilles
Des biscuits et des gros canards
Et puis des billes de billard
C'est ce que nous écrit grand-père
De Saint-Alban, dans la Lozère
Il a quitté ses petitous
Pour revoir ses amis les fous
Mais de chez eux il nous envoie
Des pantins qui font notre joie
Pendant que cher papa Toussaint
Est parti comme médecin
Soigner sur le champ de bataille
Nos soldats frappés de mitraille
Par ces barbares d'Allemands
Qui sont tous voleurs et méchants
Mais bientôt nos braves armées
Leur ficheront la tripotée
Alors grand-père reviendra
Et Jean Bennet et cher papa
Et nous danserons à la ronde
Les grands, les petits, tout le monde.



Docteur Dubuisson
Directeur Médecin honoraire
Des asiles publics d'Aliniés
Intérimaire à l'asile de Saint-Alban


Saint-Alban le 15 Novembre 1914 (Lozère)

Ronde pour mes chers petitous
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... l'histoire de la Bête du Gévaudan arrive très prochainement...


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dimanche 4 janvier 2009

Belle Églantine - Chanson de toile

.
Le sortilège de l'amour - Maître anonyme rhénan
Le sortilège de l'amour - Maître anonyme rhénan
Huile sur bois, 24 x 18cm - Fin du XVe siècle

Belle Églantine

Dans une chambre somptueuse, Belle Églantine
près de sa dame cousait une chemise.
À son insu Amour l'a surprise.
Écoutez bien
ce que fit la belle Églantine.
Près de sa dame, elle coud et taille,
mais moins habile qu'à l'accoutumée,
distraite, elle se pique le doigt.
(Tout aussitôt sa mère l'aperçoit.)
Écoutez bien
ce que fit la belle Églantine.


« Belle Églantine, ôtez votre surcot,
je veux dessous voir votre joli corps.
— Non, Madame, le froid apporte la mort. »
Écoutez bien
ce que fit la belle Églantine.


« Belle Églantine, quel mal donc vous mine,
qui vous fait pâlir et épaissir ?
— Ma chère dame, je ne puis plus le nier. »
Écoutez bien
ce que fit la belle Églantine.


« Oui, j'ai aimé un séduisant guerrier,
le preux Henri qui est tant estimé.
Si vous m'aimez, de moi ayez pitié. »
Écoutez bien
ce que fit la belle Églantine.


« Belle Églantine, vous épousera-t-il ?
— Je ne le sais, jamais ne l'ai requis.
— Belle Églantine, allez-vous-en d'ici. »
Écoutez bien
ce que fit la belle Églantine.


« De ma part demandez à Henri
s'il veut vous prendre ou vous laisser ainsi.
— Bien volontiers, Madame. », a-t-elle dit.
Écoutez bien
ce que fit la belle Églantine.


Belle Églantine a quitté son logis,
tout droit est venue à l'hôtel d'Henri.
Le comte Henri était couché au lit.
Écoutez bien ce que la belle a dit.
Écoutez bien
ce que fit la belle Églantine.


« Seigneur Henri, dormez-vous ? Veillez-vous ?
Églantine au visage clair vous demande
si vous voulez la prendre pour épouse.
— Oui, répond-il. Quelle joie d'être à vous ! »
Écoutez bien
ce que fit la belle Églantine.


En l'entendant, Henri fut très joyeux.
Il fit monter jusqu'à vingt chevaliers,
en son pays il emmena la belle
dont il fit sa femme et puissante comtesse.
Qu'il est heureux
le comte Henri d'avoir belle Églantine !


Chanson de toile anonyme
Anthologie de la poésie lyrique française des XIIe et XIIIe siècles,
édition bilingue de Jean Dufournet, Poésie/Gallimard

Un couple d'amoureux - Maître anonyme allemand
Les amants trépassés - Maître anonyme allemand

Double face d'un même tableau - Maître anonyme allemand, Vers 1470
Recto : Un couple d'amoureux - Verso : Les amants trépassés


La chanson de toile, anonyme, raconte une histoire d'amour, triste le plus souvent. C'est un genre populaire et un poème court, une chanson de femme chantée seulement, en ses débuts, par des femmes devant leur métier à tisser ou à filer. Elle raconte l'amour d'une jeune fille pour un homme, contrairement à la chanson courtoise où le Chevalier s'adresse à sa Dame.


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lundi 29 décembre 2008

L'hiver...

.

Giuseppe Arcimboldo (1526-1593) L'Hiver, 1563
Giuseppe Arcimboldo (1526-1593) - L'Hiver, 1563 - Musée du Louvre


Yver, vous n'estes qu'un villain



Yver, vous n'estes qu'un villain !
Esté est plaisant et gentil,
En tesmoing de May et d'Avril
Qui l'acompaignent soir et main*.

Esté revest champs, bois et fleurs,
De sa livree de verdure
Et de maintes autres couleurs,
Par l'ordonnance de Nature.

Mais vous, Yver, trop estes plain
De nege, vent, pluye et grezil ;
On vous deust banir en essil**.
Sans point flater, je parle plain,
Yver, vous n'estes qu'un villain !

(*) matin
(**) exil
Hiver vous n'êtes qu'un vilain (1).
Eté est plaisant et gentil,
En témoignent Mai et Avril
Qui l'accompagnent soir et ma(t)in.

Eté revêt champs, bois et fleurs
De sa livrée de verdure
Et de maintes autres couleurs
Par l'ordonnance de Nature.

Mais vous, Hiver, trop êtes plein
De neige, vent, pluie et grésil;
On vous doit bannir en exil.
Sans point flatter, je parle plain (2),
Hiver vous n'êtes qu'un vilain (1) !

(1) rustre (paysan)
(2) juste (droit)


Rondeaux, Charles d'Orléans (1394-1465)


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dimanche 7 décembre 2008

Le retour des petits poèmes dominicaux...

.


Herbert James Draper (1864-1920), Pot Pourri


Mon rêve familier

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon cœur, transparent
Pour elle seule, hélas ! cesse d'être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse ? - je l'ignore.
Son nom? je me souviens qu'il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues.


Paul Verlaine, Poèmes saturniens


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dimanche 12 octobre 2008

Une nouvelle saison...

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Toi qui n'a jamais joué...

Dans le vestiaire étroit
Les deux grands bancs de bois
L'odeur d'huile camphrée
Le bruit sec des crampons
Sonnant sur le béton
Moi j'ai pas oublié
Tu te mets le maillot
T'es tout neuf, t'es tout beau
Qui sait si tu as peur
Un regard, quelques mots
Le rugby ça tient chaud
Le dimanche à 15 heures

Toi qui n'as jamais joué,
Comment peux-tu comprendre
Qu'on ait le coeur serré
Lorsque revient septembre



A l'heure de vérité
Plus question de tricher
Quand on est face à face
Ce petit homme en noir
Et ce ballon bizarre
Tout le reste s'efface
Et tu donnes et tu prends
Et tu cours dans le vent
Vers la terre promise
Et tu gagnes ou tu perds
Paradis ou Enfer
Mais le temps cicatrise

Toi qui n'as jamais joué,
Comment peux-tu comprendre
Qu'on ait le coeur serré
Lorsque revient septembre



Et le combat fini
Les frères ennemis
Ensemble sous l'eau pure
Avoir la même foi
Avoir les mêmes joies
Ça soigne les blessures
Et ça gueule à tue-tête
On oublie la défaite
Ou on chante la victoire
Toi t'as jamais chanté
Montagnes Pyrénées
Et les chansons à boire

Toi qui n'as jamais joué,
Comment peux-tu comprendre
Qu'on ait le coeur serré
Lorsque revient septembre



Vient le temps des regrets
Et l'on garde à jamais
Ça te fera sourire
Un maillot délavé
Des crampons déchirés
Des tas de souvenirs
Comme ils sont de chez nous
Les Héral, les Fédou
Qui l'ont si bien montré
Et ne sois pas surpris
Quand je parle rugby
J'ai la gorge nouée

Toi qui n'as jamais joué,
Comment peux-tu comprendre
Qu'on ait le cœur serré
Lorsque revient septembre




Il n'existe pas un seul rugbyman qui ne connaisse pas cette chanson. Les paroles varient – sensiblement – d'un club à l'autre. Je vous fais grâce de la bande son, mais sachez qu'un rugbyman qui la chante est toujours très "habité"...
Les photos ont été prises lors de la saison 1999-2000 du Sporting Club Albigeois. Il était alors encore question de "mouiller le maillot" pour l'amour d'un club, d'une ville... Le club était en première division amateur, c'était la dernière saison du bûcheron au SCA... Il se pourrait même qu'il apparaisse sur ces photos... Allez savoir...!


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dimanche 17 août 2008

De retour...

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Photo PetitChap

La quête

Rêver un impossible rêve
Porter le chagrin des départs
Brûler d'une possible fièvre
Partir où personne ne part
Aimer jusqu'à la déchirure
Aimer, même trop, même mal,
Tenter, sans force et sans armure,
D'atteindre l'inaccessible étoile
Telle est ma quête,
Suivre l'étoile
Peu m'importent mes chances
Peu m'importe le temps
Ou ma désespérance
Et puis lutter toujours
Sans questions ni repos
Se damner
Pour l'or d'un mot d'amour
Je ne sais si je serai ce héros
Mais mon cœur serait tranquille
Et les villes s'éclabousseraient de bleu
Parce qu'un malheureux
Brûle encore, bien qu'ayant tout brûlé
Brûle encore, même trop, même mal
Pour atteindre à s'en écarteler
Pour atteindre l'inaccessible étoile.


Jacques Brel
Extrait de la comédie musicale L'homme de la Mancha, 1968



Photo PetitChap

Les prénoms de Paris

Le soleil qui se lève
Et caresse les toits
Et c'est Paris le jour
La Seine qui se promène
Et me guide du doigt
Et c'est Paris toujours
Et mon cœur qui s'arrête
Sur ton cœur qui sourit
Et c'est Paris bonjour
Et ta main dans ma main
Qui me dit déjà oui
Et c'est Paris l'amour
Le premier rendez-vous
A l'île Saint-Louis
C'est Paris qui commence
Et le premier baiser
Volé aux Tuileries
Et c'est Paris la chance
Et le premier baiser
Reçu sous un portail
Et c'est Paris romance
Et deux têtes qui tournent
En regardant Versailles
Et c'est Paris la France

Des jours que l'on oublie
Qui oublient de nous voir
Et c'est Paris l'espoir
Des heures où nos regards
Ne sont qu'un seul regard
Et c'est Paris miroir
Rien que des nuits encore
Qui séparent nos chansons
Et c'est Paris bonsoir
Et ce jour-là enfin
Où tu ne dis plus non
Et c'est Paris ce soir
Une chambre un peu triste
Où s'arrête la ronde
Et c'est Paris nous deux
Un regard qui reçoit
La tendresse du monde
Et c'est Paris tes yeux
Ce serment que je pleure
Plutôt que ne le dis
C'est Paris si tu veux
Et savoir que demain
Sera comme aujourd'hui
C'est Paris merveilleux

Mais la fin du voyage
La fin de la chanson
Et c'est Paris tout gris
Dernier jour, dernière heure
Première larme aussi
Et c'est Paris la pluie
Ces jardins remontés
Qui n'ont plus leur parure
Et c'est Paris l'ennui
La gare où s'accomplit
La dernière déchirure
Et c'est Paris fini
Loin des yeux loin du cœur
Chassé du paradis
Et c'est Paris chagrin
Mais une lettre de toi
Une lettre qui dit oui
Et c'est Paris demain
Des villes et des villages
Les roues tremblent de chance
C'est Paris en chemin
Et toi qui m'attends là
Et tout qui recommence
Et c'est Paris je reviens.


Jacques Brel
© Productions musicales "Alleluia Gérard Meys", 1961


Parce que je suis de retour... parce que je suis tombée par hasard sur ce bouquin et que je n'ai pas pu m'empêcher de l'acheter... parce que j'ai passé de merveilleuses vacances...


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dimanche 20 juillet 2008

Révolte et fraternité

.



L'expression de la révolte est l'un des thèmes majeurs qui parcourent la poésie africaine, de ses origines à nos jours. Ce sentiment s'exerce naturellement dans un premier temps à l'égard du colonisateur, dont il dénonce toutes les formes d'oppression, qu'elles soient d'ordre politique, économique ou idéologique.
Cette volonté de changer la vie qui anime les pionniers de la négritude s'accompagne d'une farouche détermination à transformer les conditions d'existence des peuples noirs, détermination dont on retrouve l'écho aussi bien dans le Discours sur le colonialisme publié par Aimé Césaire en 1955, que dans son intervention au deuxième Congrès des écrivains et artistes noirs de Rome, en 1959. Rappelant l'urgence d'opérer une « bonne décolonisation », Césaire y affirme la responsabilité du poète, sa « mission » dans le combat pour la conquête des libertés.



« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir. »

La prière virile du poète

Et voici au bout de ce petit matin la prière virile
Que je n'entende ni les rires ni les cris
Les yeux fixés sur cette ville que je prophétise, belle,
Donnez-moi la foi sauvage du sorcier
Donnez à mes mains puissance de modeler
Donnez à mon âme la trempe de l'épée
Je ne me dérobe point. Faites de ma tête une tête de proue.
Et de moi-même, mon cœur, ne faites ni un père, ni un frère,
Ni un fils, mais le père, mais le frère, mais le fils,
Ni un mari, mais l'amant de cet unique peuple.
Faites-moi rebelle à toute vanité, mais docile à son génie
Comme le poing à l'allongée du bras !
Faites-moi commissaire de son sang
Faites-moi dépositaire de son ressentiment
Faites de moi un homme d'initiation
Faites de moi un homme de recueillement
Mais faites aussi de moi un homme d'ensemencement
Faites de moi l'exécuteur de ces œuvres hautes
Voici le temps de ce ceindre les reins comme un vaillant homme.
Mais les faisant, mon cœur, préservez-moi de la haine
Ne faites point de moi cet homme de haine
Pour qui je n'ai que haine
Car pour me cantonner en cette unique race
Vous savez pourtant mon amour tyrannique
Vous savez que ce n'est point par haine des autres races
Que je m'exige bêcheur de cette unique race
Que ce que je veux
C'est pour la faim universelle
Pour la soif universelle
La sommer libre enfin
De produire de son intimité close
La succulence des fruits.


Aimé Césaire (Martinique)
Cahier d'un retour au pays natal, Présence Africaine, 1947



Solde
Pour Aimé Césaire

J'ai l'impression d'être ridicule
dans leurs souliers
dans leur smoking
dans leur plastron
dans leur faux-col
dans leur monocle
dans leur melon
J'ai l'impression d'être ridicule
avec mes orteils qui ne sont pas faits
pour transpirer du matin jusqu'au soir qui déshabille
avec l'emmaillotage qui m'affaiblit les membres
et enlève à mon corps sa beauté de cache-sexe
J'ai l'impression d'être ridicule
avec mon cou en cheminée d'usine
avec ces maux de tête qui cessent
chaque fois que je salue quelqu'un
J'ai l'impression d'être ridicule
dans leurs salons
dans leurs manières
dans leurs courbettes
dans leurs multiples besoins de singeries
J'ai l'impression d'être ridicule
avec tout ce qu'ils racontent
jusqu'à ce qu'ils vous servent l'après-midi
un peu d'eau chaude
et des gâteaux enrhumés
J'ai l'impression d'être ridicule
avec les théories qu'ils assaisonnent
au goût de leurs besoins
de leurs passions
de leurs instincts ouverts la nuit
en forme de pallaisson
J'ai l'impression d'être ridicule
parmi eux complice
parmi eux souteneur
parmi eux égorgeur
les mains effroyablement rouges
du sang de leur ci-vi-li-sa-tion


Léon Gontran Damas (Guyane)
Pigments, Présence Africaine, 1962.



Dans ce texte, dont la publication suscita quelques remous, Léon G. Damas dénonce le massacre des troupes coloniales, et en particulier de ceux qu'on désignait indistinctement du nom de « tirailleurs sénégalais », placés par l'Europe aux avant-postes d'une guerre qui ne les concernait pas.

Et caetera

Aux Anciens Combattants Sénégalais
aux Futurs Combattants Sénégalais
à tout ce que le Sénégal peut accoucher
de combattants sénégalais futurs anciens
de quoi-je-me-mêle futurs anciens
de mercenaires futurs anciens
de pensionnés
de galonnés
de décorés
de décavés
de grands blessés
de mutilés
de calcinés
de gangrenés
de gueules cassées
de bras coupés
d'intoxiqués
et patati et patata
et caetera futurs anciens

Moi
je leur dis merde
et d'autres choses encore
Moi je leur demande
de remiser les
coupe-coupe
les accès de sadisme
le sentiment
la sensation
de saletés
de malpropretés à faire

Moi je leur demande
de taire le besoin qu'ils ressentent
de piller
de voler
de violer
de souiller à nouveau les bords antiques
du Rhin

Moi je leur demande
de commencer par envahir le Sénégal

Moi je leur demande de foutre aux « Boches » la paix


Léon Gontran Damas (Guyane)
Pigments, Présence Africaine, 1962.



En dédiant à l'auteur de Pigments le poème liminaire d'Hosties noires (le plus militant des recueils du poète), Senghor a sans doute voulu faire écho au poème que Damas avait publié quelques années auparavant sous le titre « Et caetera ». Tout en se défendant de tout ressentiment à l'égard du monde blanc - déjà dans « Neige sur Paris » il affirmait « Je ne sortirai pas de ma réserve de haine » -, le poète entend répondre à la barbarie et à l'inhumanité de l'Occident par une invitaion à la fraternité, ce « festin catholique » qui rassemblera peut-être un jour, au prix d'une révolution sociale, des hommes de toutes races et de toutes conditions.

Ode aux martyrs sénégalais

Vous Tirailleurs sénégalais, mes frères noirs à la main chaude
----sous la glace et la mort
Qui pourra vous chanter si ce n'est votre frère d'armes, votre frère de sang ?
Je ne laisserai pas la parole aux ministres et pas aux généraux
Je ne laisserai pas - non ! - les louanges de mépris
----vous enterrer furtivement.
Vous n'êtes pas des pauvres aux poches vides sans honneur
Mais je déchirerai les rires « banania » sur tous les murs de France.
Car les poètes chantaient les fleurs artificielles
----des nuits de Montparnasse
Ils chantaient la nonchalance des chalands
----sur les canaux de moire et de simarre
Ils chantaient le désespoir distingué des poètes tuberculeux
Car les poètes chantaient les rêves des clochards
----sous l'élégance des ponts blancs
Car les poètes chantaient les héros, et votre rire
----n'était pas sérieux, votre peau noire pas classique.

Ah ! ne dites pas que je n'aime pas la France
----- je ne suis pas la France, je le sais -
Je sais que ce peuple de feu,
----chaque fois qu'il a libéré ses mains,
A écrit la fraternité sur la première page de ses monuments
Qu'il a distribué la faim de l'esprit comme de la liberté
A tous les peuples de la terre conviés solennellement
----au festin catholique
Pardonne-moi, Sira Badral, pardonne étoile du Sud de mon sang
Pardonne à ton petit-neveu s'il a lancé sa lance
----pour les seize sons du sorong.
Notre noblesse nouvelle est non de dominer notre peuple,
----mais d'être son rythme et son coeur
Non de paître les terres, mais comme le grain de millet
----de pourrir dans la terre
Non d'être la tête du peuple, mais bien sa bouche et sa trompette.

Qui pourra vous chanter si ce n'est votre frère d'armes,
----votre frère de sang
Vous Tirailleurs sénégalais, mes frères noirs à la main chaude,
----couchés sous la glace et la mort ?


Léopold Sédar Senghor (Sénégal)
« Poème liminaire à L.-G. Damas »,
Hosties noires, (1948), © Éditions du Seuil.


Texte d'introduction et commentaires tirés de :
Anthologie africaine d'expression française. 02, La poésie - Jacques Chevrier - Hatier International (Monde noir), 2002 - 224 pages.


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dimanche 13 juillet 2008

Quelques libertés...

.


Liberté

Sur le seuil de ta demeure
Sur le plancher reluisant
Sur le boîtier du piano
J'écris ton nom

Sur la première des marches
Sur la seconde et les autres
Sur la porte de chez toi
J'écris ton nom

Sur les murs de notre chambre
Sur le papier vipérin
Sur la cheminée de cendre
J'écris ton nom

Sur l'oreiller sur les draps
Sur le matelas de laine
Sur le traversin jauni
J'écris ton nom

Sur ton visage tendu
Sur tes narines ouvertes
Sur chacun des seins aigus
J'écris ton nom

Sur ton ventre bouclier
Sur tes cuisses écartées
Sur ton mystère à coulisse
J'écris ton nom

Je suis venu dans la nuit
Pour barbouiller tout cela
Je suis venu pour ton nom
Pour l'écrire
Avec du sperme.


Boris Vian, Écrits pornographiques

Et pour ceux qui le souhaitent, vous pouvez aller (re)lire le poème un peu plus connu : Liberté de Paul Éluard...


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