dimanche 17 mai 2009

L'amour est un mystère plus insondable que la mort


Uluru — Parc National de Uluru-Kata Tjuta (Australie)
Uluru — Parc National de Uluru-Kata Tjuta (Australie)


Tonton Andrew va vous raconter une légende australienne vieille comme le monde, à savoir celle du grand serpent Bubbur et de Walla.

Ils se penchèrent vers lui, et Andrew exprima son contentement en tétant bruyamment le cigare qu'il s'allumait.


« Il était une fois un jeune guerrier qui s'appelait Walla, et qui était très amoureux d'une jeune et jolie femme qui s'appelait Moora. Et ce sentiment était réciproque. Walla avait réussi à s'acquitter des rites d'initiation de sa tribu, il était dorénavant un homme qui pouvait épouser n'importe quelle femme de la tribu, du moment que celle-ci n'était pas déjà mariée, et qu'elle voulait bien de lui. Et c'était le cas de Moora. Walla eut beaucoup de mal à quitter sa bien-aimée, mais la tradition voulait qu'il parte pour une partie de chasse dont le produit serait offert aux parents de la mariée, de telle sorte que le mariage puisse être célébré. Un beau matin, alors que la rosée couvrait encore les feuilles, Walla se mit en route. Moora lui donna une plume blanche de cacatoès, qu'il s'attacha dans les cheveux.

Pendant que Walla était absent, Moora partit chercher du miel pour la fête. Elle avait cependant du mal à en trouver, et elle dut davantage s'éloigner du camp que d'habitude. Elle finit par arriver dans une vallée pleine de grosses pierres. Il y régnait un silence étrange, et on n'entendait pas le moindre oiseau, pas le moindre insecte. Elle était sur le point de partir quand elle aperçut un nid qui contenait quelques gros oeufs blancs, les plus gros qu'elle ait jamais vus. « Il faut que je les prenne pour la fête », se dit-elle, et elle tendit la main vers les oeufs.

Au même instant, elle entendit un gros truc glisser sur les pierres, et avant même d'avoir le temps de s'en aller, ou même d'ouvrir la bouche, un énorme serpent marron et jaune s'enroula autour de sa taille. Elle se débattit, mais n'arriva pas à se libérer, et le serpent se mit à serrer. Moora leva les yeux vers le ciel bleu, au-dessus de la vallée, et essaya de crier le nom de Walla, mais elle n'avait plus assez d'air dans les poumons pour y arriver. L'étreinte du serpent se resserrait encore et encore, et toute la vie finit par quitter le corps de Moora, dont pas un seul os ne restait intact. Le serpent retourna alors en rampant dans les ténèbres d'où il était venu — où on ne pouvait le voir à cause de ses couleurs qui se confondaient avec les arbres et les pierres de la vallée, entre lesquels la lumière jouait.


Yurlunggur, le grand python sacré - Binyinyuwuy
Yurlunggur, le grand python sacré - Binyinyuwuy, 1960
Peinture sur écorce - Musée du quai Branly


Il s'écoula deux jours avant qu'ils ne retrouvent le corps brisé de Moora, entre les rochers de la vallée. Ses parents étaient inconsolables, sa mère pleurait et demandait au père ce qu'ils devraient dire à Walla quand celui-ci rentrerait de la chasse.

Le feu de camp était sur le point de s'éteindre quand Walla rentra de la chasse, le lendemain à l'aube. Même si l'aventure avait été éprouvante, ses pas étaient légers et ses yeux étincelaient de joie. Il alla voir les parents de Moora, qui étaient assis près du feu, et qui ne disaient mot. « Voici ce que je vous ai rapporté », leur dit-il. La chasse avait été bonne, il ramenait un kangourou, un wombat et les cuisses d'un émeu.
— Tu arrives à temps pour l'enterrement, Walla, toi qui aurais dû être notre fils, lui dit le père de Moora.
Walla eut l'air d'avoir été frappé, et il arriva tout juste à dissimuler sa peine et sa douleur ; mais en guerrier endurci qu'il était, il retint ses larmes et demanda, d'une voix qui ne trahissait rien :
— Pourquoi ne l'avez-vous pas déjà enterrée ?
— Parce qu'on ne l'a retrouvée qu'aujourd'hui, lui répondit le père.
— Dans ce cas, je vais la suivre et réclamer son esprit. Notre wirinun peut guérir ses os brisés, à la suite de quoi je réinsufflerai la vie en elle.
— C'est trop tard, lui dit le père. Son esprit est déjà parti à l'endroit où vont tous les esprits des défuntes. Mais celui qui l'a tuée est toujours en vie. Tu sais quel est ton devoir, fils ?

Python des roches - Midjau-Midjawu
Python des roches - Midjau-Midjawu
Peinture sur écorce - © Musée du quai Branly


Walla les quitta sans piper. Il habitait dans une grotte, avec les autres hommes célibataires de la tribu. Il ne leur parla pas à eux non plus. Plusieurs mois passèrent sans que Walla ne participe ni aux chants ni aux danses, restant juste seul. Certains pensaient qu'il avait endurci son coeur pour tenter d'oublier Moora. D'autres pensaient plutôt qu'il prévoyait de suivre Moora au royaume des mortes. « Il n'y arrivera jamais, disaient-ils. Il y a un endroit pour les femmes, et un pour les hommes. »

Une femme les rejoignit près du feu. « Vous vous trompez, dit-elle. Il est simplement plongé dans ses pensées, et cherche le moyen de venger la femme qu'il aime. Vous croyez peut-être qu'il n'y a qu'à attraper une lance et aller tuer Bubbur, le grand serpent brun et jaune ? Vous ne l'avez jamais vu, mais moi, je l'ai vu une fois, quand j'étais jeune, et c'est depuis ce jour-là que mes cheveux sont blancs. C'était la vision la plus effrayante qui se puisse imaginer. Croyez-moi, il n'y a qu'un moyen de vaincre Bubbur, c'est par la ruse et le courage. Et à mon sens, ce jeune guerrier n'en manque pas. »

Le lendemain, Walla se rendit près du feu. Ses yeux brillaient, et il avait presque l'air de bonne humeur lorsqu'il demanda qui voulait venir recueillir du caoutchouc avec lui.
— On en a déjà, répondirent-ils surpris de la bonne humeur de Walla. On peut t'en donner.
— Je veux en avoir du frais, dit-il.
Il rit en voyant leurs visages ahuris, et il leur dit :
— Venez avec moi, et je vous montrerai à quoi je veux employer ce caoutchouc.

Snake dreaming - Peter Blacksmith Japanangka
Snake dreaming - Peter Blacksmith Japanangka, 1986
Acrylique sur panneau composite - National Gallery of Victoria, Melbourne


Ils le suivirent, curieux, et une fois le caoutchouc recueilli, il les emmena dans la vallée aux grosses pierres. Il construisit une plateforme en haut du plus grand arbre et pria les autres de se retirer à l'entrée de la vallée. Il invita son meilleur ami au sommet de l'arbre, et ils se mirent à crier le nom de Bubbur, au milieu des échos que renvoyaient les versants, et sous le soleil qui montait dans le ciel.

Tout à coup, il fut là — une énorme tête brune et jaune qui oscillait en tous sens, à la recherche de l'origine de ces bruits. Autour grouillaient de plus petits serpents marron et jaunes, à l'évidence sortis des oeufs qu'avait vus Moora. Walla et son ami pétrirent le caoutchouc en grosses balles. Lorsque Bubbur les aperçut dans l'arbre, il ouvrit la gueule, fit jouer sa langue et s'étira vers eux. Le soleil était à son zénith, et la gueule blanche et rouge de Bubbur étincelait. Au moment où il attaqua, Walla envoya la plus grosse des balles de caoutchouc droit dans l'ouverture béante, et le serpent referma instinctivement les mâchoires, de telle sorte que ses dents s'enfoncèrent profondément dans le latex.

Bubbur se mit à rouler sur le sol, mais ne parvint pas à se débarrasser du caoutchouc qui s'était coincé dans sa gueule. Walla et son ami réussirent le même exploit avec tous les petits serpents qui furent bientôt neutralisés, ayant tous la gueule scellée. Walla appela alors les autres hommes qui ne montrèrent aucune pitié et éliminèrent tous les serpents. Bubbur avait tué rien moins que la plus belle fille de la tribu, et ses descendants auraient un jour pu devenir aussi gros que leur mère, en arrivant à l'âge adulte. Depuis ce jour-là, le serpent marron et jaune tant redouté est rare en Australie. Mais la peur des hommes l'a rendu plus long et plus gros année après année. »

Andrew termina son gin-tonic.
— Et quelle est la morale ? demanda Brigitta.
— Que l'amour est un mystère plus insondable que la mort. Et qu'il faut se méfier des serpents.
Andrew paya les boissons, encouragea Harry en lui donnant une tape dans le dos, et s'en alla.



Extrait du roman L'homme chauve-souris de Jo Nesbø
Gallimard (Folio policier), 2008 - pp.114-119


Devil’s Marbles, Australie
Devil’s Marbles, Australie - Gros rochers de granit rose qui
seraient, selon des croyances Aborigènes, les œufs de Serpent Arc-en-Ciel.


4 commentaires:

David a dit…

j'avais découvert cette légende grâce aux bd écrites par Neil Gaiman, dont le héros principal, Sandman, était l'amant d'une version de Moora!
belle histoire petitchap! j'espère que tu vas bien et te souhaite pleins de bonnes choses!

alain a dit…

Les Coms déconnent ?

alain a dit…

Je voulais dire que le chewing gum était mauvais pour la santé surtout pour celle de Mr Bubbur (bien fait pour lui).
J'espère que tu vas bien.

PetitChap a dit…

David » Je ne connais Gaiman que par ses romans, et j'avoue que ce n'est pas ma "came" niveau littérature. J'ai lu, par exemple, il y a pas mal de temps déjà, le petit texte "Coraline" (qui va sortir au cinéma, d'ailleurs). Et je n'avais pas du tout accroché... Mais je ne connais pas ses BD...

Alain » Je vais très bien, oui... Merci de ton passage dans le coin !

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