vendredi 9 mai 2008

La nuit


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La nuit

J'aime la nuit avec passion. Je l'aime comme on aime son pays ou sa maîtresse, d'un amour instinctif, profond, invincible. Je l'aime avec tous mes sens, avec mes yeux qui la voient, avec mon odorat qui la respire, avec mes oreilles qui en écoutent le silence, avec toute ma chair que les ténèbres caressent. Les alouettes chantent dans le soleil, dans l'air bleu, dans l'air chaud, dans l'air léger des matinées claires. Le hibou fuit dans la nuit, tache noire qui passe à travers l'espace noir, et, réjoui, grisé par la noire immensité, il pousse son cri vibrant et sinistre.

Le jour me fatigue et m'ennuie. Il est brutal et bruyant. Je me lève avec peine, je m'habille avec lassitude, je sors avec regret, et chaque pas, chaque mouvement, chaque geste, chaque parole, chaque pensée me fatigue comme si je soulevais un écrasant fardeau.

Mais quand le soleil baisse, une joie confuse, une joie de tout mon corps m'envahit. Je m'éveille, je m'anime. A mesure que l'ombre grandit, je me sens tout autre, plus jeune, plus fort, plus alerte, plus heureux. Je la regarde s'épaissir, la grande ombre douce tombée du ciel : elle noie la ville, comme une onde insaisissable et impénétrable, elle cache, efface, détruit les couleurs, les formes, étreint les maisons, les êtres, les monuments de son imperceptible toucher.

Alors j'ai envie de crier de plaisir comme les chouettes, de courir sur les toits comme les chats; et un impétueux, un invincible désir d'aimer s'allume dans mes veines.

Je vais, je marche, tantôt dans les faubourgs assombris, tantôt dans les bois voisins de Paris, où j'entends rôder mes soeurs les bêtes et mes frères les braconniers.

Ce qu'on aime avec violence finit toujours par vous tuer. Mais comment expliquer ce qui m'arrive ? Comment même faire comprendre que je puisse le raconter? Je ne sais pas, je ne sais plus, je sais seulement que cela est. -- Voilà.




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Guy de MaupassantNouvelle publiée dans La vie populaire, n° 18, 1er mars 1891.


6 commentaires:

M. Ogre a dit…

... Voilà une bien étrange promenade, assurément, tant par la distance parcourue que par les sensations de l'auteur ... On a peine à imaginer cette somptueuse capitale privée de lumière et sans qu'on y croise âme qui vive ... J'y ai quelquefois déambulé bien au-delà de l'aube et partout (sauf en de rares endroits dont j'enferme le secret ...) je l'ai vu briller de mille feux sublimes et j'y ai croisé une foule sans cesse nouvelle ... Paris est voluptueuse la nuit ... Elle est suave et demande que l'on s'étende entre ses bras ... Que l'on s'abandonne à ses délices ...

Gabriel a dit…

trés beau ce texte, là on sent bien la différence avec l'ancien toi petitchap, mais en même temps on te retrouve derrière ces mots noctambules. J'aime.

elbereth a dit…

Ah la nuit... Le monde change... La perception change... Et le caractère s'affermit...
La nuit, ou là où tout est possible... :)

Alain a dit…

J'aurais aimé être nyctalope ! je n'aime pas le jour , on voit tout trop bien .:)

Laurie a dit…

"Nyctalope" ... ... comme dirait un célèbre policier ... ...

Douceur et Voluptée a dit…

j'aime flâner entre tes pages petitchap, car il y a toujours une poésie langoureuse, parfois teintée d'humour, parfois de sérieux, j'aime ce ton que tu utilises, désincarné et pourtant griffe personnelle.

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