mardi 24 février 2009

Les femmes qui lisent sont dangereuses - 1



Alexander Deineka - Jeune femme au livre, 1934


PROJET

D'UNE

LOI

PORTANT DÉFENSE

D'APPRENDRE À LIRE AUX FEMMES

Par S**-M***



À PARIS,

Chez MASSE, Éditeur, rue Helvétius, nº. 580.




AN IX. 1801.




AUX CHEFS DE MAISON,
AUX PÈRES DE FAMILLE,
ET AUX MARIS.

Qui plus que vous doit sentir la nécessité et l'urgence de la Loi dont le Projet vous est adressé, et soumis à votre prudence? Les bons ménages deviennent rares; et c'est vous, les premiers, qui portez la peine des préjugés et des abus qui ont envahi l'éducation des femmes.

Vous tiendrez donc la main à ce Règlement ; il vous intéresse plus peut-être encore que les femmes qui en sont l'objet principal.

Les puissances mâles et femelles du Bas-Empire de la Littérature, vont s'agiter à la promulgation de la présente Loi. On prononcera malédiction sur le Législateur indiscret et téméraire. Déjà en butte aux prêtres, comment n'a-t-il pas craint de leur donner les femmes de lettres pour auxiliaires? La coalition des femmes de lettres et des prêtres, est une rude chose; mais que pourra-t-elle si les bons esprits, si les têtes saines opposent leur égide, et placent cette Loi sous le bouclier de la raison?

Les bonnes mères de famille, les excellentes femmes de ménage, les épouses sensibles, les jeunes filles naïves et toutes naturelles, vengées enfin du méprisant abandon où on les reléguait, sauront peut-être quelque gré au Rédacteur de cette Loi, et rendront justice à la pureté de ses intentions.

Nous ne sommes point dupes (s'écrieront quelques flatteurs des femmes) des ménagemens qu'on prend ici pour faire entendre que les deux sexes ne doivent pas être rangés précisément sur la même ligne, dans la grande échelle des êtres, et qu'il faut placer un sexe au-dessous de l'autre.

Il faut répondre: ce n'est point là du tout la pensée du Législateur des femmes. Dans le plan qu'il s'est tracé de la nature, il n'y a pas un seul être inférieur à un autre. Toutes les productions sorties de ses mains sont autant de chef-d'œuvres; et parmi une infinité de chef-d'œuvres, il seroit absurde d'établir ou de supposer des préférences.

Les deux sexes sont parfaitement égaux; c'est-à-dire, aussi parfaits l'un que l'autre, dans ce qui les constitue. Rien dans la nature n'est comparable à un bel homme, qu'une belle femme.

Ajoutons pour finir: il n'y a rien de plus laid au monde qu'un homme singeant la femme, si ce n'est une femme singeant l'homme.

Ce Projet de Loi ne pouvait paraître plus à propos, qu'au moment où l'on s'occupe de l'organisation définitive des études.

Vous remarquerez que dans son rapport, si estimable, sur l'Instruction publique, Chaptal garde le plus profond silence touchant les femmes; il ne leur suppose aucunement la nécessité d'apprendre à lire, à écrire, etc. Partagerait-il l'opinion que leur esprit naturel n'a pas besoin de culture?



Nota. Celles d'entre les femmes qui prendront à cœur ce projet de Loi, pourront se permettre les réclamations, et sont invitées à les adresser au Rédacteur : il s'empressera d'y faire droit, autant que possible.

Mais il prévient qu'il ne répondra aux injures, que par son silence accoutumé: des injures ne sont point des raisons.



AUX FEMMES.

Si l'on vous interdit l'arbre de la science,
Conservez sans regret votre douce ignorance,
Gardienne des vertus, et mère des plaisirs;
À des jeux innocens consacrez vos loisirs, etc.

S.




Peter Ilsted - Intérieur avec une jeune fille en train de lire, 1908


PROJET

D'UNE LOI,

Portant défense d'apprendre à lire aux Femmes.


MOTIFS DE LA LOI.


Considérant :

1º. Que l'amour honnête, le chaste hymen, la tendresse maternelle, la piété filiale, la reconnaissance des bienfaits... etc., sont antérieurs à l'invention de l'alphabet et de l'écriture, et à l'étude des langues; ont subsisté, et peuvent encore subsister sans elles.

Considérant :

2º. Les inconvéniens graves qui résultent pour les deux sexes, de ce que les femmes sachent lire.

Considérant :

3º. Qu'apprendre à lire aux femmes est un hors-d'œuvre, nuisible à leur éducation naturelle: c'est un luxe dont l'effet fut presque toujours l'altération et la ruine des mœurs.

Considérant :

4º. Que cette fleur d'innocence qui caractérise une vierge, commence à perdre de son velouté, de sa fraîcheur, du moment que l'art et la science y touchent, du moment qu'un maître en approche. La première leçon que reçoit une jeune fille est le premier pas qu'on l'oblige à faire pour s'éloigner de la nature.

Considérant :

5º. Que l'intention de la bonne et sage nature a été que les femmes exclusivement occupées des soins domestiques, s'honoreraient de tenir dans leurs mains, non pas un livre ou une plume, mais bien une quenouille ou un fuseau.

Considérant :

6º. Combien une femme qui ne sait pas lire est réservée dans ses propos, pudibonde dans ses manières, parcimonieuse en paroles, timide et modeste hors de chez elle, égale et indulgente.... Combien, au contraire, celle qui sait lire et écrire a de penchant à la médisance, à l'amour propre, au dédain de tous ceux et de toutes celles qui en savent un peu moins.....

Considérant :

7º. Combien il est dangereux de cultiver l'esprit des femmes, d'après la Réflexion morale de la Rochefoucault qui les connaissait si bien: «L'esprit de la plupart des femmes sert plus à fortifier leur folie que leur raison.»

Considérant :

8º. Que la nature elle-même, en pourvoyant les femmes d'une prodigieuse aptitude à parler, semble avoir voulu leur épargner le soin d'apprendre à lire, à écrire.



Félix Vallotton, La Liseuse, 1922


Considérant :

9º. Que le joli babil des femmes dédommagera avec usure de l'absence de leur style.

Considérant :

10º. «Que chaque sexe a son rôle. Celui de l'homme étant d'instruire et de protéger, suppose une organisation forte dans toutes ses parties. Le rôle de la femme doit être bien moins prononcé. Douceur et sensibilité en sont les deux principaux caractères. Tous ses droits, tous ses devoirs, tous ses talens se bornent là, et ce lot vaut peut-être bien l'autre.»
(Galerie des Femmes célèbres, in-4º.)

Considérant :

11º. «Que la société civile, dans la distribution de ses rôles, n'en a donné qu'un passif aux femmes. Leur empire a pour limites le seuil de la maison paternelle ou maritale. C'est là qu'elles règnent véritablement. C'est là que, par leurs soins journaliers, elles dédommagent les hommes des travaux et des peines qu'ils endurent hors de leurs foyers. Compagnes tendres et soumises, les femmes ne doivent prendre d'autre ascendant que celui des graces et des vertus privées; et ce plan de conduite, conforme à la nature, a constamment rendu heureuses celles qui ont eu le bon esprit de ne pas porter leurs vues plus haut. La félicité du genre humain repose, toute, sur les mœurs domestiques.»
(Galerie des Femmes célèbres, in-4.º)

Considérant :

12º. Que les hommages que le premier sexe s'est fait une douce habitude de rendre à l'autre, ne sont point adressés au savoir des femmes, mais seulement à leurs graces et à leurs vertus.

Considérant :

13º. Que les femmes qui se targuent de savoir lire et de bien écrire, ne sont pas celles qui savent aimer le mieux.
L'esprit et le talent refroidissent le cœur.
S....

Considérant :

14º. Que la coquetterie d'esprit est dans les femmes un travers qui, comme l'autre coquetterie, mène au ridicule, et quelquefois au scandale.

Considérant :

15º. Que si la belle Aspasie n'eût point été à la hauteur des lumières acquises de Périclès; Périclès ne voyant en elle qu'une femme aimable, destinée aux délassemens d'un homme d'état, Athènes n'aurait point achevé de perdre ses mœurs sous le gouvernement tacite d'une courtisane.

Considérant :

16º. Que si Louise Labè ou la belle Cordière de Lyon, n'avait point eu la manie des vers, la chronique du tems ne se serait point hasardée de signaler ainsi cette femme: «Elle avait une prédilection particulière pour les poëtes et les savans, les préférant aux grands seigneurs et leur faisant courtoisie plutôt gratis, qu'aux autres pour grand nombre d'écus; aussi leur communiquait-elle privément les pièces les plus secrettes qu'elle eût.»



Jan Vermeer - La femme en bleu, vers 1663-1664


Considérant :

17º. Que Marguerite de Navarre, première femme de Henri IV, aurait été moins galante, si elle n'avait pas su écrire.
Une femme qui tient la plume pense être en droit de se permettre plus de choses que toute autre femme qui ne connaît que son aiguille.

Considérant :

18º. Que si Catherine de Médicis n'avait point su lire, il n'y aurait point eu en France de journée de la St.-Barthélemi.

Considérant :

19º. Que si la duchesse de Longueville n'eût été qu'une bonne ménagère, sans culture et sans lettres, elle n'eût point abusé de son ascendant sur le grand Turenne, au point de faire tourner la tête et les armes de ce général contre sa patrie.

Considérant :

20º. Que si l'on n'eût point appris à lire aux femmes, celles de l'hôtel de Rambouillet ne se seraient pas donné le ridicule ineffaçable de préférer Voiture à Corneille et Pradon à Racine. Ce qui prouve en même tems que les femmes qui savent lire ne sont pas, en fait de littérature, meilleurs juges que les autres.

Considérant :

21º. Que si madame Guyon s'était contentée d'être jolie, sans apprendre à lire, elle n'aurait point égaré le beau génie de Fénélon: le cœur seul du plus sensible de tous les prélats, se serait permis une tendre foiblesse.

Considérant :

22º. Les risques que court l'innocence d'une jeune fille livrée aux leçons d'un grammairien peu sage.

On ne trouve plus des Origène d'humeur à cesser d'être homme pour apprendre impunément à lire aux jeunes filles et aux jeunes femmes d'Alexandrie.

Considérant :

23º. Combien la seule conjugaison du verbe Amo, j'aime, a occasionné de chûtes.

Considérant :

24º. Combien une jeune fille qui sait lire a de peine à résister à la tentation de jeter les yeux sur les lettres d'amour d'un séducteur éloquent.



Pieter Janssens Elinga - Femme en train de lire, 1668-1670


Considérant :

25º. Combien les romans et les ouvrages de dévotion font de ravage dans le tendre cerveau des femmes.

Considérant :

26º. Combien la lecture est contagieuse: sitôt qu'une femme ouvre un livre, elle se croit en état d'en faire;
Et femme qui compose en sait plus qu'il ne faut.
Molière.

Considérant :

27º. Que l'érudition de madame Dacier la fit changer de sexe; elle oublia dans ses discussions savantes toute l'aménité du sien.

Considérant :

28º. Que la culture des lettres n'eût pas le pouvoir d'adoucir l'humeur violente, le caractère emporté et le brusque abord de mademoiselle de Gournay, la fille d'alliance de Michel Montaigne.

Considérant :

29º. Que si madame de Lasuze n'avait point été poëte, nous aurions quelques jolis vers de moins; mais elle n'aurait point donné à ses contemporains et à la postérité le contagieux exemple d'un ménage en désordre, à force d'esprit.

Considérant :

30º. Que madame de Ville-Dieu, veuve de trois maris, et auteur de douze volumes, n'en fut pas moins galante: les Muses ne lui apprirent pas à mettre plus d'harmonie dans sa conduite.

Considérant :

31º. Que pour l'ordinaire, une femme perd de ses graces et même de ses mœurs, à mesure qu'elle gagne en savoir et en talens.

Pour peu qu'elle sache lire et écrire, une femme se croit émancipée, et hors de la tutelle où la nature et la société l'ont mise pour son propre intérêt.

Considérant :

32º. Que la cause supprimée, l'effet tombe de lui-même: ainsi, les femmes ne sachant plus lire, ne nous offriront plus le risible travers de ces diplomates femelles, qui du fond d'un boudoir, le Publiciste à la main, disposent des empires, font la part aux rois, aux républiques.... etc.

Considérant :

33º. Que la qualité de femme qui sait lire, n'ajoute rien aux titres sublimes et touchans de bonne fille, bonne épouse et bonne mère, ni aux moyens d'en remplir les devoirs doux et sacrés.



Edward Hopper - Compartiment C, voiture 193, 1938


Considérant :

34º. Que la place d'une femme n'est point sur les bancs d'une école, encore moins dans une chaire de théologie, de physique ou de droit, comme il s'est vu plus d'une fois à Bologne, en Italie.

Considérant :

35º. Que le cardinal Barbarigo ne voulut jamais permettre à la savante Hélène Lucrece-Piscopia Cornara de se faire recevoir membre de l'université de Padoue; persuadé qu'il était qu'un chapeau de fleurs ou de plumes, sied beaucoup mieux sur la tête d'une femme qu'un bonnet de docteur.

Considérant :

36º. Que les femmes ayant reçu une organisation physique plus frêle et un caractère moral moins décidé que les hommes; l'étude des lettres n'est pas un puissant moyen de donner de la force et de l'énergie. De l'aveu des philosophes eux-mêmes, les lettres énervent quand elles ne corrompent point.
Fénélon a dit:
«Les femmes ont, d'ordinaire, l'esprit encore plus foible que les hommes.»
Voyez son traité de l'éducation des filles.

Considérant :

37º. Que les femmes les mieux instruites, les plus savantes n'ont jamais enrichi les sciences et les arts d'aucune découverte. «Il n'y a jamais eu de femmes inventrices» dit Voltaire dans ses Questions Encyclop. L'invention de la gaze n'est pas même due à une femme.

Considérant :

38º. Que, quoiqu'on en ait dit, l'esprit et le cœur ont un sexe comme le corps dans la dépendance duquel ils sont tous deux, le moral et le physique étant unis d'une intimité si étroite qu'ils ne font qu'un.

Considérant :

39º. La mort précoce de plusieurs jeunes filles que leurs mères avaient condamnées à l'étude des langues et à d'autres sciences toutes aussi peu compatibles aux forces et aux goûts naturels d'une jeune personne.

Considérant :

40º. Que presque toujours quand les femmes tiennent la plume, c'est un homme qui la taille. Le mathématicien Clairaut rendit ce service à madame Duchatelet.
Colletet faisait les vers de sa servante, devenue sa femme.

Considérant :

41º. Que, les femmes n'étant assujéties à aucune charge publique, à aucune fonction administrative, n'ayant pas même droit aux fauteuils de l'Institut, elles n'ont nul besoin de savoir lire, écrire....

Considérant :

42º. Que les femmes ont trop d'occupations dans leur ménage, pour trouver du tems de reste et à perdre en lectures, écritures.....



Jean-Étienne Liotard - Madame Adélaïde, 1753


Considérant :

43º. «Que les douces fonctions de la vie privée sont assez multipliées pour occuper toute entière une femme de mérite; et que celle qui embrasse la profession d'écrire, n'est pas moins ridicule que ces soldats qui pendant les loisirs de la cazerne, prennent l'aiguille de la marchande de modes, ou le tambour de la brodeuse.»
(Galerie Univ. des Hommes illustres, in-4º. Art. Voltaire. Notes.)

Considérant :

44º. Qu'il y a scandale et discorde dans un ménage, quand une femme en sait autant ou plus que le mari.

Considérant :

45º. Combien doit être difficile le ménage d'une femme qui fait des livres, unie à un homme qui n'en sait pas faire.

Considérant :

46º. Combien la première éducation des enfans, nécessairement confiée à leur mère, souffre quand la mère est distraite de ses devoirs par la manie du bel esprit.
«La couvée est mal tenue, quand la poule veut chanter aussi haut que le coq,» dit un vieux proverbe.

Considérant :

47º. Que l'art de plaire et la science du ménage ne s'apprennent pas dans les livres.

L'art d'aimer d'Ovide n'a rien appris aux femmes.

Considérant :

48º. Combien il est ridicule et révoltant de voir une fille à marier, une femme en ménage ou une mère de famille enfiler des rimes, coudre des mots, et pâlir sur une brochure, tandis que la mal-propreté, le désordre ou le manque de tout se fait sentir dans l'intérieur de la maison.

Considérant :

49º. Qu'une femme, pour ne point savoir lire, n'en est pas moins estimable, moins digne d'être aimée, moins en état de remplir toutes ses obligations d'épouse, de mère, de parente et d'amie.

Au contraire, qu'un époux de bon sens trouve plus de véritables jouissances auprès d'une femme naturelle et sans lettre, qu'avec une autre remplie de prétentions au savoir et aux applaudissemens.

Considérant :

50º. Combien un maître de maison jaloux de remplir les devoirs de l'hospitalité, est confus, quand il a pour épouse et compagne une femme plus occupée de livres et de manuscrits que des détails du ménage: tout s'y fait mal, ou mal-à-propos; la table est mal servie; le lit est mal dressé; et le voyageur, en partant, plie les épaules, et se dit tout bas: «Que les Dieux me préservent d'une maison dont la maîtresse sait lire!»



Charles Burton Barber - Jeune fille au carlin en train de lire, 1879




5 commentaires:

PetitChap a dit…

Je vous propose une "petite" série de 5 posts sur le thème « Les femmes qui lisent sont dangereuses ». Les illustrations, pour la plupart, sont (seront) tirées du livre portant le même titre (Laure Adler, publié chez flammarion).

Le texte une proposition de loi écrite par Sylvain Maréchal. J'ai conservé l'orthographe d'origine. Pour les sceptiques, je peux fournir ma source...

J'ai essayé de n'en choisir que certains passages, mais je n'ai pas réussi à me résoudre à en laisser d'autres de côté. Le texte va donc s'étaler sur 5 posts... chaque post sera relativement long. Je m'en excuse par avance, mais il m'a semblé important de livrer ce texte dans son intégralité...

Bonne lecture !

Beber a dit…

Y a pas que les femmes... les gens qui lisent sont dangeureux !! C'est pour ça qu'on les parque devant le Big Dil ou autres !!

Un citoyen-lecteur ... a dit…

Réponse d'un citoyen-lecteur à M. S*** M*** intitulée :
SUR L'ADMISSION DES FEMMES AU DROIT DE CITÉ ...



L'habitude peut familiariser les hommes avec la violation de leurs droits naturels, au point que, parmi ceux qui les ont perdus, personne ne songe à les réclamer, ne croie avoir éprouvé une injustice.

Il est même quelques-unes de ces violations qui ont échappé aux philosophes et aux législateurs, lorsqu'ils s'occupaient avec le plus de zèle d'établir les droits communs des individus de l'espèce humaine, et d'en faire le fondement unique des institutions politiques.

Par exemple, tous n'ont-ils pas violé le principe de l'égalité des droits, en privant tranquillement la moitié du genre humain de celui de concourir à la formation des lois, en excluant les femmes du droit de cité ? Est-il une plus forte preuve du pouvoir de l'habitude, même sur les hommes éclairés, que de voir invoquer le principe de l'égalité des droits en faveur de trois ou quatre cents hommes qu'un préjugé absurde en avait privés, et l'oublier à l'égard de douze millions de femmes ?

Pour que cette exclusion ne fût pas un acte de tyrannie, il faudrait ou prouver que les droits naturels des femmes ne sont pas absolument les mêmes que ceux des hommes, ou montrer qu'elles ne sont pas capables de les exercer.

Or, les droits des hommes résultent uniquement de ce qu'ils sont des êtres sensibles, susceptibles d'acquérir des idées morales, et de raisonner sur ces idées. Ainsi les femmes, ayant ces mêmes qualités, ont nécessairement des droits égaux. Ou aucun individu de l'espèce humaine n'a de véritables droits, ou tous ont les mêmes ; et celui qui vote contre le droit d'un autre, quels que soient sa religion, sa couleur ou son sexe, a dès lors abjuré les siens.

Il serait difficile de prouver que les femmes. sont incapables d'exercer les droits de cité. Pourquoi des êtres exposés à des grossesses, et à des indispositions passagères, ne pourraient-ils exercer des droits dont on n'a jamais imaginé de priver les gens qui ont la goutte tous les hivers, et qui s'enrhument aisément ? En admettant dans les hommes une supériorité d'esprit qui ne soit pas la suite nécessaire de la différence d'éducation (ce qui n'est rien moins que prouvé, et ce qui devrait l'être, pour pouvoir, sans injustice, priver les femmes d'un droit naturel), cette supériorité ne peut consister qu'en deux points. On dit qu'aucune femme n'a fait de découverte importante dans les sciences, n'a donné de preuves de génie dans les arts, dans les lettres etc. ; mais, sans doute, on ne prétendra point m'accorder le droit de cité qu'aux seuls hommes de génie. On ajoute qu'aucune femme n'a la même étendue de connaissances, la même force de raison que certains hommes ; mais qu'en résulte-t-i1, qu'excepté une classe peu nombreuse d'hommes très-éclairés, l'égalité est entière entre les femmes et le reste des hommes ; que cette petite classe mise à part, l'infériorité et la supériorité se partagent également entre les deux sexes. Or, puisqu'il serait complètement absurde de borner à cette classe supérieure le droit de cité, et la capacité d'être chargé de fonctions publiques, pourquoi en exclurait-on les femmes, plutôt que ceux des hommes qui sont inférieurs à un grand nombre de femmes ?

Enfin, dira-t-on qu'il y ait dans l'esprit ou dans le cœur des femmes quelques qualités qui doivent les exclure de la jouissance de leurs droits naturels ? Interrogeons d'abord les faits. Élisabeth d'Angleterre, Marie-Thérèse, les deux Catherine de Russie, ont prouvé que ce n'était ni la force d'âme, ni le courage d'esprit qui manquait aux femmes.

Élisabeth avait toutes les petitesses des femmes ; ont-elles fait plus de tort à son règne que les petitesses des hommes à celui de son père ou de son successeur ? Les amants de quelques impératrices ont-ils exercé une influence plus dangereuse que celle des maitresses de Louis XIV, de Louis XV, ou même de Henri IV ?

Croit-on que mistriss Macaulay n'eût pas mieux opiné dans la chambre des communes que beaucoup de représentants de la nation britannique ? N'aurait-elle pas, en traitant la question de la liberté de conscience, montré des principes plus élevés que ceux de Pitt, et une raison plus forte ? Quoique aussi enthousiaste de la liberté que M. Burke peut l'être de la tyrannie, aurait-elle, en défendant la constitution française, approché de l'absurde et dégoûtant galimatias par lequel ce célèbre rhétoricien vient de la combattre ? Les droits des citoyens n'auraient-ils pas été mieux défendus, en France, aux états de 1614, par la fille adoptive de Montaigne, que par le conseiller Courtin, qui croyait aux sortilèges et aux vertus occultes ? La princesse des Ursins ne valait-elle pas un peu mieux que Chamillard ? Croit-on que la marquise du Châtelet n'eût pas fait une dépêche aussi bien que M. Rouillé ? Madame de Lambert aurait-elle fait des lois aussi absurdes et aussi barbares que celles du garde des sceaux d'Armenonville, contre les protestants, les voleurs domestiques, les contrebandiers et les nègres ? En jetant les yeux sur la liste de ceux qui les ont gouvernés, les hommes n'ont pas le droit d'être si fiers.

Les femmes sont supérieures aux hommes dans les vertus douces et domestiques ; elles savent, comme les hommes, aimer la liberté, quoiqu'elles n'en partagent point tous les avantages ; et, dans les républiques, on les a vues souvent se sacrifier pour elle :
elles ont montré les vertus de citoyen toutes les fois que le hasard ou les troubles civils les ont amenées sur une scène dont l'orgueil et la tyrannie des hommes les ont écartées chez tous les peuples.

On a dit que les femmes, malgré beaucoup d'esprit, de sagacité, et la faculté de raisonner portée au même degré que chez de subtils dialecticiens, n'étaient jamais conduites par ce qu'on appelle la raison. Cette observation est fausse : elles ne sont pas conduites, il est vrai, par la raison des hommes, mais elles le sont par la leur.

Leurs intérêts n'étant pas tes mêmes, par la faute des lois, les mêmes choses n'ayant point pour elles la même importance que pour nous, elles peuvent, sans manquer à la raison, se déterminer par d'autres principes et tendre à un but différent. Il est aussi raisonnable à une femme de s'occuper des agréments de sa figure, qu'il l'était à Démosthène de soigner sa voix et ses gestes.

On a dit que les femmes, quoique meilleures que les hommes, plus douces, plus sensibles, moins sujettes aux vices qui tiennent à l'égoïsme et à la dureté du cœur, n'avaient pas proprement le sentiment de la justice ; qu'elles obéissaient plutôt à leur sentiment qu'à leur conscience. Cette observation est plus vraie, mais elle ne prouve rien : ce n'est pas la nature, c'est l'éducation, c'est l'existence sociale qui cause cette différence. Ni l'une ni l'autre n'ont accoutumé les femmes à l'idée de ce qui est juste, mais à celle de ce qui est honnête : Éloignées des affaires, de tout ce qui se décide d'après la justice rigoureuse, d'après des lois positives, les choses dont elles s'occupent, sur lesquelles elles agissent, sont précisément celles qui se règlent par l'honnêteté naturelle et par le sentiment. Il est donc injuste d'alléguer, pour continuer de refuser aux femmes la jouissance de leurs droits naturels, des motifs qui n'ont une sorte de réalité que parce qu'elles ne jouissent pas de ces droits.

Si on admettait contre les femmes des raisons semblables, il faudrait aussi priver du droit de cité la partie du peuple qui, vouée à des travaux sans relâche, ne peut ni acquérir des lumières, ni exercer sa raison, et bientôt, de proche en proche, on ne permettrait d'être citoyens qu'aux hommes qui ont fait un cours de droit public. Si on admet de tels principes, il faut, par une conséquence nécessaire, renoncer à toute constitution libre. Les diverses aristocraties n'ont eu que de semblables prétextes pour fondement ou pour excuse ; l'étymologie même de ce mot en est la preuve.

On ne peut alléguer la dépendance où les femmes sont de leurs maris, puisqu'il serait possible de détruire en même temps cette tyrannie de la loi civile, et que jamais une injustice ne peut être un motif d'en commettre une autre.

II ne reste donc que deux objections à discuter. A la vérité, elles n'opposent à l'admission des femmes au droit de cité que des motifs d'utilité, motifs qui ne peuvent contrebalancer un véritable droit. La maxime contraire a été trop souvent le prétexte et l'excuse des tyrans ; c'est au nom de l'utilité que le commerce et l'industrie gémissent dans les chaînes, et que l'Africain reste dévoué à l'esclavage ; C'est au nom de l'utilité publique qu'on remplissait la Bastille, qu'on instituait des censeurs de livres, qu'on tenait la procédure secrète, qu'on donnait la question. Cependant nous discuterons ces objections, pour ne rien laisser sans réponse.

On aurait à craindre, dit-on, l'influence des femmes sur les hommes.

Nous répondrons d'abord que cette influence, comme toute autre, est bien plus à redouter dans le secret que dans une discussion publique ; que celle qui peut être particulière aux femmes y perdrait d'autant plus, que, si elle s'étend au delà d'un seul individu, elle ne peut être durable dès qu'elle est connue. D'ailleurs, comme jusqu'ici les femmes n'ont été admises dans aucun pays à une égalité absolue, comme leur empire n'en a pas moins existé partout, et que plus les femmes ont été avilies par les lois, plus il a été dangereux, il ne parait pas qu'on doive avoir beaucoup de confiance à ce remède. N'est-il pas vraisemblable, au contraire, que cet empire diminuerait si les femmes avaient moins d'intérêt à le conserver, s'il cessait d'être pour elles le seul moyen de se défendre et d'échapper à l'oppression ?

Si la politesse ne permet pas à la plupart des hommes de soutenir leur opinion contre une femme dans la société, cette politesse tient beaucoup à l'orgueil ; on cède une victoire sans conséquence ; la défaite n'humilie point parce qu'on la regarde comme volontaire. Croit-on sérieusement qu'il en fût de même dans une discussion publique sur un objet important ? La politesse empêche-t-elle de plaider contre une femme ?

Mais, dira-t-on, ce changement serait contraire à l'utilité générale, parce qu'il écarterait le femmes des soins que la nature semble, leur avoir réservés.
Cette objection ne me parait pas bien fondée. Quelque constitution que l'on établisse, il est certain que, dans l'état actuel de la civilisation des nations européennes, il n'y aura jamais qu'un très-petit nombre de citoyens qui puissent s'occuper des affaires publiques. On n'arracherait pas les femmes à leur ménage plus que l'on n'arrache les laboureurs à leurs charrues, les artisans à leurs ateliers. Dans les classes plus riches, nous ne voyons nulle part les femmes se livrer aux soins domestiques d'une manière assez continue pour craindre de les en distraire, et une occupation sérieuse les en détournerait beaucoup moins que les goûts futiles auxquels l'oisiveté et la mauvaise éducation les condamnent.

La cause principale de cette crainte est l'idée que tout homme admis à jouir des droits de cité ne pense plus qu'à gouverner ; ce qui peut être vrai jusqu'à un certain point dans le moment où une constitution s'établit ; mais ce mouvement ne saurait être durable. Ainsi il ne faut pas croire que parce que les femmes pourraient être membres des assemblées nationales, elles abandonneraient sur-le-champ leurs enfants, leur ménage, leur aiguille. Elles n'en seraient que plus propres à élever leurs enfants, à former des hommes. Il est naturel que la femme allaite ses enfants, qu'elle soigne leurs premières années ; attachée à sa maison par ces soins, plus faible que l'homme, il est naturel encore qu'elle mène une vie plus retirée, plus domestique. Les femmes seraient donc dans la même classe que les hommes obligés par leur état à des soins de quelques heures. Ce peut être un motif de ne pas les préférer dans les élections, mais ce ne peut être le fondement d'une exclusion légale. La galanterie perdrait à ce changement, mais les mœurs domestiques gagneraient par cette égalité comme par toute autre.

Jusqu'ici, tous les peuples connus ont eu des mœurs ou féroces ou corrompues. Je ne connais d'exception qu'en faveur des Américains des États-Unis qui sont répandus en petit nombre sur un grand territoire. Jusqu'ici, chez tous les peuples, l'inégalité légale a existé entre les hommes et les femmes ; et il ne serait pas difficile de prouver que dans ces deux phénomènes, également généraux, le second est une des principales causes du premier ; car l'inégalité introduit nécessairement la corruption, et en est la source la plus commune, si même elle n'est pas la seule.

Je demande maintenant qu'on daigne réfuter ces raisons autrement que, par des plaisanteries et des déclamations; que surtout on me montre entre les hommes et les femmes une différence naturelle, qui puisse légitimement fonder l'exclusion du droit.
L'égalité des droits établie entre les hommes, dans notre nouvelle constitution, nous a valu d'éloquentes déclamations et d'intarissables plaisanteries ; mais, jusqu'ici, personne n'a pu encore y opposer une seule raison, et ce n'est sûrement ni faute de talent, ni faute de zèle. J'ose croire qu'il en sera de même de l'égalité des droits entre les deux sexes. Il est assez singulier que dans un grand nombre de pays on ait cru les femmes incapables de toute fonction publique, et dignes de la royauté ; qu'en France une femme ait pu être régente, et que jusqu'en 1776 elle ne pût être marchande de modes à Paris (1) ; qu'enfin, dans les assemblées électives de nos bailliages, on ait accordé au droit du fief, ce qu'on refusait au droit de la nature. Plusieurs de nos députés nobles doivent à des dames, l'honneur de siéger parmi les représentants de la nation. Pourquoi, au lieu d'ôter ce droit aux femmes propriétaires de fiefs, ne pas l'étendre à toutes celles qui ont des Propriétés, qui sont chefs de maison ? Pourquoi, si l'on trouve absurde d'exercer par procureur le droit de cité, enlever ce droit aux femmes, plutôt que de leur laisser la liberté de l'exercer en personne ?

(1) Avant la suppression des jurandes en 1776, les femmes ne pouvaient acquérir la maîtrise de marchandes de modes et de quelques autres des professions qu'elles exercent, si elles n'étaient mariées, on si un homme ne leur prêtait ou ne leur vendait son nom, pour acquérir un privilège.



Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet -1790-

nathalie a dit…

Bonjour
Non que je doute de votre source. Mais j'aimerais étudier ce texte (ou une partie) avec des élèves, dans le cadre d'un travail sur l'éducation des femmes. Auriez-vous la gentillesse de m'en dire un peu plus sur ce texte?
Merci d'avance.
NM

PetitChap a dit…

Nathalie, je ne sais comment vous joindre autrement que par le blog...

J'ai actuellement un souci d'ordi qui fait que je ne peux pas vous donner le lien du site Internet sur lequel j'ai trouvé ce texte. En revanche, le texte est disponible aux éditions "Mille et une Nuits" : http://www.amazon.fr/Projet-portant-d%C3%A9fense-dapprendre-femmes/dp/2755500034/ref=sr_1_3?ie=UTF8&qid=1288279017&sr=8-3

Vous pouvez me retrouver (et retrouver cet article) sur mon nouveau blog. Vous pourrez laisser, si vous le souhaitez, une adresse mail qui ne sera vue que de moi : http://www.petitchap.com/les-femmes-qui-lisent-sont-dangereuses-1/

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