vendredi 13 mars 2009

Des aiguilles ou des épingles...?



Bouquet d'épingles...


« Le Petit chaperon rouge ?! Mais bien sûr que je connais ! Tout le monde connaît ce conte pour enfants... » Une fillette tout de rouge vêtue doit aller porter une galette et un petit pot de beurre à sa vieille mamie. Elle doit traverser la forêt, et sa gentille maman (qui est quand même suffisamment stupide pour laisser partir sa naïve de gamine toute seule) la met bien en garde contre ce grand con de méchant loup... Voilà donc la jeune pucelle qui s'en va, le coeur léger et le pas dansant... Mais ce qui devait arriver arriva : elle tombe sur ce fourbe de méchant loup qui, sous un air de conversation gentillette, arrive à lui soutirer l'adresse de l'ailleule. La pauvre gamine, qui n'a toujours pas senti le danger, traine en chemin... Elle se permet même de faire quelques bouquets de fleurs, la malheureuse ! La suite, tout le monde la connaît : le loup arrive chez la vieille femme avant la jeunette, dévore mamie et, à la faveur d'un super déguisement et d'un échange questions/réponses hallucinant, il bouffe également la jeune naïve. Suivant les versions, soit l'histoire s'arrête là, soit un brave chasseur passe par là et libère les deux dévorées qui se portent alors comme un charme (comme des charmes ?!).

Bon.

Mais est-ce vraiment tout ? Je ne pense pas... Parce que figurez-vous que dans les versions orales — versions lamentablement méconnues —, lorsque la fillette — qui n'est d'ailleurs pas affublée de ce très fameux vêtement rouge — rencontre le loup, celui-ci lui demande de choisir le chemin qu'elle préfère prendre pour aller jusqu'à la maison de la mamie : le chemin des épingles ou le chemin des aiguilles.

Ainsi, dans la version du Velay :
La petite prend le fromage et la pompette. Elle passa dans le bois, rencontra le loup qui lui dit :
- Où vas-tu, ma petite ?
- Je m’en vais vers ma mère. Moi j’ai fini mon gage.
- T’ont payée ?
- Oui, m’ont payée, m’ont donné encore une petite pompette, m’ont donné un fromage.
- De quel côté passes-tu pour t’en aller ?
- Je passe du côté de les épingles, et vous, de quel côté passez-vous ?
- Je passe du côté de les aiguilles.
Ou encore, dans la version nivernaise :
Voilà la petite fille partie. A la croisée de deux chemins, elle rencontre le bzou qui lui dit :
- Où vas-tu ?
- Je porte une époigne toute chaude et une bouteille de lait à ma grand.
- Quel chemin prends-tu ? dit le bzou, celui des Aiguilles ou celui des Épingles?
- Celui des Aiguilles, dit la petite fille.
- Eh bien ! moi, je prends celui des Épingles.
Alors quelle est donc cette histoire d'aiguilles ou d'épingles...? Ni Perrault, ni les frères Grimm ne l'ont reprise dans leurs versions, si bien qu'elle est quasiment tombée dans l'oubli. Certains (Paul Delarue et Marc Soriano, par exemple) ont imaginé qu'il ne s'agissait que d'une anecdote, d'un petit jeu posé là pour amuser les enfants. Yvonne Verdier, elle, voit les choses sous un autre angle... Et bien que je sois immensément éloignée de son niveau de connaissance dans ce domaine, je partage son point de vue...

Les aiguilles et les épingles ont une symbolique forte, en réalité. Dans la société paysane du XIXème siècle*, les jeunes filles étaient envoyées chez la couturière l'hiver de leurs 15 ans. C'était une sorte d'apprentissage de la vie. Il ne s'agissait pas tant d'apprendre à "travailler", à coudre, d'apprendre à utiliser les aiguilles, que de se "dégrossir", de s'affiner, d'apprendre à se parer ; ce que la couturière appelait : « Ramasser les épingles ». En clair, entrer chez la couturière, aller « ramasser les épingles », signifiait que la fillette n'était justement plus une fillette, mais qu'elle entrait dans la cour des grandes. Elle accédait à la vie de "jeune fille", elle avait alors la permission d'aller danser, elle avait le droit d'être courtisée et d'avoir des amoureux... Il semble d'ailleurs que les épingles soient un des symboles de la drague et de l'amour... En effet, dans certaines régions françaises (en Provence si mes souvenirs sont bons), les garçons faisaient la cour aux filles en leur offrant des épingles par douzaines ; les filles s'assuraient un amoureux en lançant des épingles dans les fontaines... De plus, c'est vers 14-15 ans que les jeunes filles commençaient à cacher leurs cheveux sous des coiffes truffées d'épingles. Cet objet était donc un symbole fort d'une première brèche à leur "innocence". Enfin, les épingles se rapportent, semble-t-il, à la menstruation de la "jeune fille", mais j'avoue avoir un peu moins bien intégré cette symbolique.

Les aiguilles, elles, ont une symbolique de travail. Dans une version recueillie dans les Alpes (version que je n'arrive pas à trouver dans son intégralité), la jeune fille choisit de prendre le chemin des aiguilles, et elle explique son choix : c'est « pour raccommoder [sa] robe qui est trouée ». Dans une autre version, choisissant toujours ce chemin, elle l'explique ainsi : « Je vais prendre le chemin des aiguilles. Je vais en ramasser, de celles qui auront de gros trous, pour ma grand-mère qui ne voit plus clair ». On peut même voir un parallèle entre ce cadeau d'aiguilles, et les "bouquets" d'épingles que les garçons provençaux offraient aux jeunes filles. Dans les deux cas, les aiguilles et les épingles sont offertes...

D'autre part, les aiguilles à chas avaient (/ont) une large connotation sexuelle... Pas la peine de vous faire un dessin... et de toute façon, je ne sais pas dessiner !! Les couturières avaient des expressions ou des dictons reprenant le terme "aiguille" et renvoyant au sexe : « Avoir du fil à l'aiguille », ou encore « Couturière mariée, aiguille échassée »... Et le jeu d'« enfile-aiguille » joué par les femmes au Mardi Gras dans le Berry était accompagné de couplets obscènes.

Enfin, la petite phrase « Je vais prendre le chemin des aiguilles. Je vais en ramasser, de celles qui auront de gros trous, pour ma grand-mère qui ne voit plus clair » peut être prise pour ce qu'elle paraît être (une vieille femme n'y devient myope comme une taupe), mais elle peut aussi être prise dans un tout autre sens. En effet, dans la tradition rurale, voir c'est avoir ses règles, et ne plus voir, c'est ne plus les avoir.

Le motif du chemin des épingles ou des aiguilles s'éclaire donc un peu et pourrait être résumé ainsi : une fille prend le chemin des épingles, elle s'engage sur le chemin de sa puberté ; à l'opposé se trouve une grand-mère qui est déjà passée par là et qui en est aux aiguilles, au travail... aux aiguilles qui ont beaucoup servies et même aux aiguilles à gros chas parce qu'elle n'y voit plus très clair... Elle est ménopausée.

L'histoire de cette fillette, dans les versions orales, est bien plus claire que les versions du Petit Chaperon rouge que l'on connaît de nos jours. Il s'agit tout simplement de raconter de façon un peu imaginée mais pourtant limpide pour ces sociétés rurales, l'histoire des femmes ; ces contes, quelques que soient les versions, nous montrent simplement une fillette qui s'engage sur le chemin de la puberté et qui va vers sa grand-mère qui est ménopausée. Elle s'engage dans sa vie de femme... C'est simplement une sorte de conte initiatique ; elle va être confrontée à certains dangers — le loup, par exemple — sans lesquels elle ne pourra pas devenir pleinement une femme.

Perrault et Grimm n'ont pas introduit ces motifs dans leurs versions, mais en poussant un peu, on peut tout de même trouver quelques traces de l'accession de la fillette à la puberté : Perrault a introduit le "chaperon rouge", vêtement qui n'est présent dans aucune version orale. Il n'est pas bien compliqué de faire un lien entre la couleur du vêtement et les menstruations. Pour ce qui est de la version des frères Grimm, la fillette ramasse des fleurs en chemin, juste après avoir rencontré le loup. Et il est courant de dire d'une jeune fille pubère qu'elle est "en fleurs"...

J'adore cette histoire de chemin des aiguilles ou de chemin des épingles. Elle m'a fascinée un bon moment, je ne la comprenais pas complètement. Elle me semble limpide à présent... Peut-être comprendrez-vous mieux le nom de ce blog, maintenant...!


*****


* Oui, vous allez me dire que Perrault était déjà largement mort au XIXème siècle et que par conséquent, ces versions orales sont un dérivé de la version de Perrault. Oui et non... Les contes évoluent perpétuellement, ils s'adaptent à leur époque et à ce qu'ils veulent raconter ou dénoncer sous leur apparence gentillette d'histoire pour enfants. On est en droit d'imaginer que les aiguilles et les épingles avaient une symbolique similaire dans les mentalités paysanes durant plusieurs siècles. D'autre part, les contes étant principalement de tradition orale, il est facile d'imaginer qu'ils ont eu une évolution "parallèle" aux versions écrites. Les sociétés paysanes n'avaient pas forcément accès aux écrits, les contes se transmettaient de génération en génération, de façon orale. Perrault a "intellectualisé" les contes, il les a couché sur papier. Mais il semble qu'il n'entendait pas toutes les symboliques de ces "historiettes". Il me parait donc complètement évident que les versions orales qui se racontaient au XIXème siècle dérivaient directement des versions orales des siècles antérieurs, et non des versions écrites.


3 commentaires:

elbereth a dit…

Le titre de ce blog... Ca veut dire que tu es ménopausée, c'est ça ??? :-D
LoOol !

J'aime bien quand tu nous raConte ces symboliques des contes, choses trop méconnues et pourtant on ne peut plus fascinante. Comme quoi, on croit avoir comprit un truc, et on ne rend compte que moults explications s'y raccrochent...

Nénamoins, j'ai envie de faire ma chiante : tu as dis que "voir" dans un certain dialecte signifiait "avoir ses règles". Soit. Moa je veux bien. Mais dans le texte, il est bien dit : "voir clair" !!!! Niahaaa
Ne s'agirait-il donc pas uniquement de vue, dont il est question ???

Cela dit, c'est juste pour le débat, moa j'accepte toutes les explications. Surtout que j'y connais rien, au Chaperon, alors...

PetitChap a dit…

Elbereth » Oui, dans le texte, il est effectivement dit « voir clair », et on peut le lire au premier degré, c'est certain. Mais ce qui est chouette, dans les contes, c'est qu'on peut les lire à différents niveaux... Chacun y voit ce qu'il veut, après tout... C'est là la magie des contes !

David a dit…

je ne pense pas que tu sois portée sur les comic books mais il y a une série nommée Fables, traduite en français avec plusieurs épisodes reliés, qui parle des personnages de contes contraint de vivre dans notre monde, les personnages sont totalement détournés et les histoires sont succulentes!

trés bonne semaine à toi petitchap!!!

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